PANTIN (93) : cimetière parisien

visité en novembre 2001
samedi 22 juin 2013
par  Philippe Landru

Un monstre ! Par quelque bout qu’on le prenne, le cimetière parisien de Pantin plonge le taphophile dans des abîmes de perplexité : son immensité (il est le plus grand cimetière de France avec ses 107 hectares), la tristesse qui s’en dégage (les jours pluvieux, c’est à se foutre une balle dans la tête !), l’absence quasi-totale de visiteurs, l’affreuse monotonie des tombes sans génie que certaines divisions proposent...

Pourtant, l’administration a cherché et cherche encore à le rendre attractif : ses allées sont bordées par de nombreux arbres (il y en aurait 8000), dont elles portent le nom (marronniers, mûriers blancs, tilleuls de Hollande...). Cette variété est une vraie plus-value. Certaines divisions, dont la 88, sont aménagées en secteurs paysagers... Pourtant, rien n’y fait : le cimetière de Pantin n’est tout simplement pas à taille humaine. Il faut beaucoup de courage pour s’y aventurer à pied, surtout si on veut en faire le tour. En outre, certaines divisions révèlent avec férocité l’origine souvent populaire de ses occupants : pauvres tombes dont plus aucune identité n’est visible, rongées par la pollution, se délitant littéralement sur des rangées entières, ou encore divisions semblant abandonnées sous les coups des herbes folles...

Equivalent, au nord de la capitale, de ce que sont Bagneux et Ivry pour le sud, ils se ressemblent sur bien des points : ainsi, la présence de la communauté juive francilienne est particulièrement visible dans de nombreuses divisions, et avec elles les saignées de la Shoah inscrites sur les tombes.
Signe de cette forte présence, le cimetière possède un ossuaire de la communauté israélite érigé par le consistoire de Paris.

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Ossuaire israélite de Pantin

Plus récente, la communauté chinoise bouddhiste propose ses tombeaux, souvent imposants, ornées de lions et de dragons.

Ouvert en 1886 pour faire face à l’accroissement de la population, il est assez peu commode à rejoindre dans la mesure où les deux stations de métro équidistantes (« Aubervilliers - Quatre chemins » et « Fort d’Aubervilliers ») ne sont pas proches de l’entrée principale, sise sur l’Avenue du cimetière parisien. Une autre entrée existe également de l’autre coté du cimetière, sur l’Avenue du Général Leclerc. S’il possède 217 divisions ( !), on observe en réalité qu’il possède des divisions 1 à 163, puis 201 à 217 : dantesque administration !

Dans le fond du cimetière se trouve plusieurs divisions d’un type nouveau : la vocation paysagère y est ici évoquée par des rangs de plaques très simples au milieu de vastes pelouses.

Tout cimetière -même Pantin- à un cœur historique : ici, cela correspond grosso modo aux 17 premières divisions. C’est là que l’on trouve l’essentiel de la statuaire, et un nombre important des célébrités présentes. Dans le domaine des notoriétés inhumées, Pantin n’est assurément pas de première grandeur (Bagneux offre un catalogue beaucoup plus intéressant). Il apparaît comme un cimetière de relégation, à l’image de La Goulue, que Chirac finit par faire transférer au cimetière Montmartre. Les impécunieux (ou les imprévoyants) se sont retrouvés exilés loin des pelouses intra-muros !...

Et pourtant, malgré toutes ces préventions, Pantin reste un cimetière à visiter. Il offre les figures attachantes de certaines célébrités au visiteur. En outre, ici sans doute plus qu’ailleurs, il est l’image de la subtilité des composantes socio-économiques de Paris et de sa banlieue.

Dernière chose : Pantin reste en grande partie une terra incognita. Aucune liste exhaustive des célébrités inhumées n’existent (la conservation possèdent une feuille très incomplète). Bien des choses restent sans doute à découvrir à celui qui aura le courage de tenter un repérage systématique de ses tombes -sans compter toutes celles qui ont été reprises-. J’ai cherché à établir la liste la plus complète possible. Elle a été complétée substantiellement par certains de mes correspondants, mais j’invite chaleureusement toutes celles et ceux qui auraient des compléments d’informations à les apporter. Bonne visite !


Curiosités


-  On pourrait croire que dans un cimetière de cette taille, les bustes et médaillons sont nombreux. Il n’en est rien : les notables qui, jusque dans les années 30 étaient intéressés par ce type d’ornements, ne se faisaient pas inhumer au cimetière de Pantin. Je présente les quelques œuvres d’art de ce cimetière à l’intérieur de chaque division.

- A plusieurs endroits, d’insolites cahutes de gardien se dressent dans les herbes folles, arrêts de bus improbables.

- Plusieurs tombes de victimes d’accidents ou de monuments commémoratifs : celle aux « victimes de l’accident du Cameroun de 1951 » (16ème division), de l’accident du Mont-Cimet de 1953 (32ème division), de l’accident Saïgon-Le Caire de 1956 (126ème division), ou encore des accidents de juin 1950 (111ème division)...

-  le cimetière de Pantin a été beaucoup chanté, paradoxalement plus que le Père-lachaise. Sans doute que son aspect « triste banlieue », son éloignement et son caractère populaire ont davantage inspiré que le très bourgeois cimetière du XXème. On citera : Berthe Sylva (le Ptit Bosco), Pierre Perret (Ils s’aimaient), Brassens (La Ballade des cimetières, où il l’oppose justement au très bourgeois Montparnasse), Guy Béart (Hôtel-Dieu), Renaud (la Tire à dédé), Mano Solo (le Monde entier) ou encore Vincent Delerm (les Trottoirs à l’envers)...


Les célébrités : les incontournables...


- Jacques AUDIBERTI (32ème division)
- Robert CASTEL (138ème division)
- DAMIA (55ème division)
- Mic DELINX (4ème division)
- famille FRATELLINI (7ème division)
- FRED (149ème division)
- FRÉHEL (23ème division)
- HELNO (140ème division)
- Emmanuel LEVINAS (114ème division)
- Jean-Pierre MELVILLE (8ème division)

- Le jeune poète Isidore DUCASSE (1846-1870), plus connu sous son pseudonyme de comte de LAUTRÉAMONT, et auteur des Chants de Maldoror, avait été inhumé au cimetière Montmartre dans une concession temporaire qui fut reprise : ses restes se trouvent désormais dans l’ossuaire du cimetière de Pantin.

- C’est également dans ce cimetière, dans la 75ème division, qu’avait été originellement inhumée la célèbre GOULUE, danseuse du Moulin Rouge. Elle fut ultérieurement transférée au cimetière Montmartre : plus rien ne subsiste de son tombeau à Pantin.

- Idem pour la chanteuse lyrique Rosine STOLTZ (Victoire Noël : 1815-1903). D’origine modeste, elle avait entamé en 1837 une brillante carrière de dix ans à l’Opéra de Paris, où elle joua Halevy, Meyerbeer et Weber. En 1840, elle créa le rôle de Léonor dans La Favorite de Donizetti, écrit spécialement pour sa voix de contralto. Devenue la maîtresse du directeur de l’Opéra, elle joua de son influence pour éloigner ses rivales, en particulier Julie Dorus-Gras. Elle démissionna en 1847, disparut quelques années (où elle eut un fils avec Ernst II de Saxe Cobourg-Gotha). Elle réapparut en 1850 et mena une carrière à l’étranger (notamment au Brésil où elle fut la favorite de l’empereur Pedro II), puis fit un bref retour à l’Opéra. Elle eut une liaison avec le mime Debureau, dont elle finança le théâtre. En 1878, elle épousa en secondes noces don Manuel-Louis de Godoy, prince de Bassano, prince de la Paix. Elle fut inhumée dans ce cimetière mais sa tombe n’existe malheureusement plus.

- Le très populaire chanteur juif tunisien et compositeur de musique arabo-andalouse Raoul JOURNO (1911-2001) fut inhumé dans ce cimetière avant son transfert au cimetière du Mont des Oliviers de Jérusalem - Israël.

- Ses parents et son épouse reposant ici, c’est sans doute à Pantin que sera inhumé le chanteur Enrico Macias.

-  En 1907, un crime défraya la chronique : le 27 janvier 1907, Albert Soleilland assassina, viola et écorcha la fillette de ses voisins, Marthe Erbelding, onze ans. Un « coup de folie » selon ses propres termes. Il déposa le « paquet », toujours en usant de ses mots, dans une consigne de la gare de l’Est, où il fut retrouvé après des semaines d’enquête.

Condamné à mort, il fut gracié par le président Fallières, farouche abolitionniste. L’affaire fut lourde de conséquences : un projet abolitionniste avait été déposé en novembre 1906 à la Chambre, et l’affaire semblait en bonne voie. L’affaire Erbelding faussa le dabat. Le Petit Parisien organisa un « référendum » sur la peine de mort : 1 400 000 lecteurs répondirent par lettre. Le couperet tomba : 74 % étaient favorables à la peine capitale. Le débat sur l’abolition eut bien lieu devant la Chambre en 1908, mais la peine de mort fut maintenue par 330 voix contre 201. Il retarda donc de plus de soixante dix ans l’abolition.

Les obsèques de la petite fille donnèrent lieu à un rassemblement immense : elle fut inhumée dans la 82ème division du cimetière, mais sa tombe fut reprise en 1960.

- En raison de la forte proportion de tombes israélites, un certain nombre de sépultures abrite les dépouilles de personnes jeunes assassinés pour des raisons antisémites : on pourra citer les cas Du jeune DJ Sébastien Selam, qui repose ici. Rappelons que c’est également dans ce cimetière que fut inhumé le jeune Ilan HALIMI (1982-2006), après avoir été kidnappé et torturé. Il fut transféré en février 2007 au cimetière Guivat Shaoul de Jérusalem - Israël.


... mais aussi



2ème division


— Un buste sur la tombe Rivoire.

- le politicien Emile Adolphe BOTTIEAU (1822-1887), qui fut un député de droite du Nord de 1871 à 1876, puis de 1885 à 1887.

- Le peintre Henri-Jules Jean GEOFFROY (1853-1924). Ce peintre français, élève de Bonnat et de Levasseur, exposa pour la première fois au Salon de 1874. L’enfance demeura toute sa vie son thème de prédilection, et Jules Hetzel l’engagea pour illustrer la littérature de jeunesse. Sa tombe est un très beau bas-relief représentant une mère et ses enfants.

- Le peintre polonais Stanisław Ludwik de LAVEAUX (1868-1894), installé en France 1889, qui dans le sillage de l’impressionnisme fut fasciné par la lumière nocturne qui occupe une grande place dans son œuvre. Il fut inhumé peu de temps après l’ouverture du cimetière.


3ème division


— L’industriel Amand Bonnet (1850-1908) : médaillon en bronze signé L.R. Piron.

— Le franc-maçon J.H.G Francolin (1855-1899), inhumé sous un buste de son condisciple, le statuaire Jules-André Meliodon.

— Un médaillon en bronze d’une petite Madeleine Guerry.

— Un buste sur la tombe de Chrétien Lang (1849-1898) signé S. Bogifeniske, juste en face de l’entrée droite du cimetière.


4ème division


- Le 22 avril 1974, un vol de la PanAm, en provenance d’Hong Kong, s’écrasait au nord de Bali, faisant 107 victimes. Un monument de cette division célèbre la mémoire de certaines d’entre-elles.

— Une statue assez érodée d’un bébé, la petite Madeleine Fruneau (1898-1901).

- Le comédien André BURGÈRE (Marcel Foussard : 1903-1983), dont le début de la Seconde Guerre mondiale mit fin à la carrière. Son tombe est quasiment anonyme désormais.

- Le compositeur Albert DOYEN (1882-1935), ancien élève de Widor, qui conscient de la valeur éducative de la musique, souhaita la répandre dans le peuple : en 1917, il fonda « Les Fêtes du peuple », une chorale d’ouvriers. Proche de Georges Duhamel, il partagea ses vues de l’unanimisme. Il repose dans la 4ème division sous un buste de G. Vallon.


7ème division


— Un tombeau reproduisant fidèlement un cercueil posé.

— Une ornementation étrange sur la tombe Toporski : un cœur ailé surmonté d’une étoile.


8ème division


Division majoritairement israélite, des rangées de vieilles tombes alignées pointent vers le ciel des tiges métalliques rouillées qui portèrent naguère des identités ou des tables de la Loi minérales.

- Le psychiatre et psychanalyste français d’origine biélorusse René DIATKINE (1918- 1998), qui impulsa un formidable essor à la psychiatrie de l’enfant, de l’adulte, aux traitements des psychoses et à l’ensemble de la psychanalyse.

- Le boxeur Alphonse HALIMI (1932-2006) : originaire d’une famille juive de Constantine, il devint champion du monde de boxe (poids coq) en 1957, titre qu’il perdit en 1959. Cela ne l’empêchera pas de devenir champion d’Europe des coqs en 1959, titre qu’il reconquiert en 1962 à Tel Aviv, pour le premier combat de boxe professionnel organisé en Israël. Sa fin de vie fut difficile : doté d’une maigre retraite, il était atteint par la maladie d’Alzheimer, et mourut dans une maison de retraite à Saint-Ouen.


9ème division


— L’étrange tombeau massif de la 9ème division, portant pour seule inscription « à mes maîtres Déon et Dea ».

- Le poète et écrivain André HARDELLET (1911-1974), qui fut un écrivain de langue française à l’œuvre variée : poèmes, récits, chansons, romans, nouvelles ... Son œuvre, qui reçut à ses débuts l’aval de Pierre Mac Orlan, fut globalement couronnée par le prix des Deux-Magots en 1973. Il est surtout connu pour être l’auteur de la chanson Bal chez Temporel, interprétée par Guy Béart (qui créé la musique) puis Patachou. Il repose dans la 9ème division du cimetière.

- Le comédien Jules LEITNER (1862-1940), qui fit l’essentiel de sa carrière au théâtre. Sociétaire de la Comédie-Française, il fut professeur au Conservatoire de Paris.

- Le pilote de chasse Roger MOTTE (1912-1962) qui s’engagea en 1940 aux Forces aériennes françaises, participa à la libération de l’Europe puis aux combats en Indochine, et qui mourut en service commandé au dessus de Bernay-en-Brie, son avion ayant été prit dans la tempête. Il était Compagnon de la Libération.


10ème division


Cette division est progressivement dominée par des tombeaux chinois (il en est de même dans plus d’une division de ce cimetière). Sur l’une d’entre-elles, ont trouve un buste de facture.

— une tombe écrite en tamoul, présentant à la manière des martyrs deux jeunes hommes « mort pour Tamoul Eelam » : le mouvement des Tigres de libération de l’Eelam Tamoul est une organisation indépendantiste tamoule du Sri Lanka fondée en 1976 et dont le but affiché est de défendre les tamouls. Il demande l’autodétermination et la création d’un État, l’Eelam Tamoul, dans le nord-est de l’île. Reconnue comme organisation terroriste (l’attentat suicide est leur moyen d’action), ils utilisent l’enrôlement de force des enfants-soldats. C’est un membre de cette organisation qui assassina le Premier ministre indien Rajiv Gandhi.

- Le politologue Philippe HABERT (1958-1993), qui était maître de conférence à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences-Po), directeur des études politiques du journal Le Figaro et consultant à TF1. Les circonstances troublantes de sa mort ont été attribuées après autopsie à un empoisonnement. Il était le premier époux de Claude, la fille de Jacques Chirac. Son épitaphe proclame : Demander c’est, un jour, être obligé de rendre : je veux être « libre » .


13ème division


- Le peintre Octave LINET (1870-1962), qui exposa au Salon pour la première fois en 1888. Membre fondateur du Salon d’automne, il participa au Salon des indépendants. Il fut un paysagiste, en particulier des bords de Seine et de l’Oise. On lui doit aussi des natures. Grand collectionneur, il légua au Musée de Tours une partie de sa collection.


14ème division


- Robert BOSSUAT (1888-1968) : diplômé de l’École des Chartes et agrégé de grammaire, il s’imposa à partir de l’entre-deux-guerres comme l’un des grands spécialistes de la philologie romane et de la littérature médiévale, spécialement celle des XIVe et XVe siècles. Il fut l’auteur d’un Manuel bibliographique de la Littérature française du Moyen Âge.

- Constantin GUYS (1802-1892) fut un dessinateur, un peintre et un aquarelliste, surnommé par Baudelaire Le peintre de la vie moderne. Il a laissé, grâce à son œuvre, de nombreux témoignages sur la vie de son époque. Il illustra des journaux français et anglais. Le buste qui ornait sa tombe a désormais disparu.

- La comédienne Ginette LECLERC (Geneviève Menut : 1912-1992), qui tourna plus de cent films pour le cinéma et la télévision. Elle avait connu la gloire lors de deux films : elle avait été la Femme du boulanger de Pagnol, mais également la femme sensuelle et boiteuse du Corbeau de Clouzot. Emprisonnée un an à la Libération pour avoir travaillé à Berlin pour la firme allemande Continental, elle ne retrouva plus ensuite de grands rôles. Elle avait déclaré : « En trente ans de carrière, je suis l’actrice qui a fait le plus longtemps le trottoir et qui a été le plus souvent assassinée ».

- Le chanteur de charme Emile MERCADIER (1860-1929), baryton à la diction impeccable, connut un grand succès sur les scènes parisiennes et marseillaises. Son plus grand « tube » fut la création de Quand les lilas refleuriront, chanson créée par Georges Auriol. Il repose sous un buste expressif de Auguste Maillard. Son fils est venu le rejoindre dans la tombe : Jean MERCADIER (1924-2012), musicien et auteur-compositeur, qui fut égalemet un des derniers arrangeurs de Joséphine Baker.


15ème division


— Le chef de bataillon Jules Bertrand (1847-1913), qui possède un médaillon en bronze signé F.Bate.

— Le buste de l’ouvrier typographe Frédéric Chatelus (+1914) signé Jules Lamber.

— la sculpture la plus impressionnante du cimetière : celle du soldat Germain Verlé « décédé le 1er novembre 1914 suite de ses blessures reçues au combat de Dornach à l’âge de 23 ans ». Il est représenté allongé, son fusil à la main, comme s’il rampait sur le champs de bataille. L’œuvre est du sculpteur Georges Meynial.

- L’aviateur Jules VÉDRINES (1881-1919), qui fut détenteur de records et de performances (Il gagna la course Paris-Madrid en 1911, battit le record de vitesse pure en avion en 1912 avec 145,161 km/h, réalisa en 1913 la première