Quand la tombe raconte la mort : déchirure, résignation et au revoir

samedi 1er septembre 2012
par Philippe Landru

Etre nécrosophe, ce n’est pas seulement passer son temps à voir de magnifiques tombeaux et des sépultures de notoriétés, c’est avant tout arpenter, sur des kilomètres et des kilomètres, des mètres linéaires de dalles modernes sans aucun attrait, parfois difficilement lisibles, toutes plus ternes les unes que les autres. Dans ce royaume de la platitude, les plaques « post mortem » ont une place de choix : à l’image de ce que dénonçait avec humour Marie-Paule Belle, où est ce qu’on les enterre tous ceux qui sont méchants ? Ce ne sont que veuves éplorées, époux inconsolables, enfants désolés... Seuls échappent le plus souvent les tombes d’enfants, dont les témoignages, souvent naïfs, attestent d’une peine véritable capable d’émouvoir le plus endurci des taphophiles. Le phénomène n’est pas nouveau : les vieux ouvrages du début du XIXe siècle abondent d’épitaphes dont le lacrymal le dispute au mauvais goût. Les marbriers - et leurs clients - s’entêtent à nous faire croire que si le temps passe, le souvenir reste, alors que nous sommes bien placés pour savoir que ce n’est pas vrai. L’épitaphe, c’est comme les bouteilles de lait : on les achète à l’unité ou en packs de six ! On les choisit sur catalogues, on suit les modes... Au « A Lourdes, j’ai prié pour vous » des années 1910 a fait place l’inénarrable « Fauvette, si tu voles près de cette tombe, chante lui ta plus belle chanson » à partir des années 30, puis dans les années 90 des extraits plus ou moins malhabiles de chansons sans grâce.

Bref, au milieu de cet océan de bondieuseries et de platitudes que rien ne peut excuser, ni le manque de moyen financier, ni la gêne et la peine engendrées par le deuil (on a tous connu ça je pense), il arrive parfois qu’au détour d’une allée, entre deux chapelles, on soit frappé au cœur par une tombe, le plus souvent humble, qui détonne de la logorrhée funéraire habituelle : quelques photos ou dessins, une phrase gravée (ou même écrite au stylo parfois), un message simple…, un petit quelque chose qui fait que cette tombe devient unique, qu’elle prend sa véritable dimension mémorielle. Cet article à pour but de vous présenter quelques-unes d’entre-elles, véritable nectar pour le promeneur de cimetières. Certaines suscitent l’émotion, d’autres plongent le lecteur dans la rêverie. Toutes ont un point commun, chacune à leur manière : elles nous parlent vraiment de celui, celle, ou ceux qui reposent sous la dalle. Pendant un infime instant, elle ressuscite un défunt que nous ne connaissons pourtant pas. Elles offrent une très brève mais très intense intrusion dans un quotidien que l’on a pas connu, que l’on ne connaîtra jamais, mais que l’on se plait à imaginer, par transfert, par empathie parfois… C’est aussi à cela que servent les cimetières, faut-il le rappeler ?

Et puis il y a le rire, car on rit régulièrement au cimetière : comme vous le découvrirez plus loin, certains à leur insu, mais d’autres par un dernier pied de nez humoristique, ont souhaité faire sourire quiconque serait en vue de leur dernière demeure… Là encore, c’est une manière de retenir le temps.


La mort est une déchirure. Devant elle s’expriment...



... la colère et la douleur


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(Père-Lachaise, Paris)

Sobre, sous sa forme classique, le message à le mérite d’être clair. Il n’existe plus beaucoup de tombes de ce type dans les cimetières parisiens, là où naguère elles abondaient.

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(Cimetière Montparnasse, tombe de Marie Dorval)
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(Père Lachaise)
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(cimetière St Pierre de Marseille)
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(Père Lachaise)
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(Cimetière Montmartre, Paris)

Etonnant message post-mortem de la petite Rosine !

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(Père Lachaise)
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(Cimetière de Villennes-sur-Seine)
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(cimetière Montparnasse, Paris)
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(cimetière parisien de Pantin)
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(cimetière paysager de Louveciennes)
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(Cimetière Montmartre, Paris)

Le souvenir génocidaire est entêtant dans les cimetières, et mieux que tout l’abandon des tombes, à partir des années 40, témoigne de manière à la fois silencieuse et assourdissante. Ces témoignages sont précieux, car ils constituent autant de gifles aux méprisables révisionnistes.

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(Cimetière de Puteaux)

Les fusillés de la guerre sont nombreux et souvent discrets dans les cimetières de Paris et de province, une autre saignée de ces temps obscurs. Ici, la reproduction intégrale de la dernière lettre d’un jeune fusillé (la stèle originale se trouve au Mont Valérien).

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(cimetière parisien de Bagneux)
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(Cimetière de Leuville-sur-Orge)
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(Cimetière de Malakoff)

Cris de détresse et de colère.

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(cimetière de Crest)
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(Père-Lachaise, Paris)
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(cimetière de Vayres-sur-Marne)
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(Père Lachaise)

Cette chapelle, érigée par un fils désolé à la mémoire d’une mère chérie, à été trois fois l’objet de la convoitise des voleurs ; deux fois la porte a été fracturée et des ornements de l’intérieur ont été volés. Cette inscription a pour but d’avertir les amis de Monsieur Thomas Sale Pennigton que ce n’est ni l’indifférence, ni l’oubli de la mémoire de sa chère mère qui l’ont porté à retirer tout souvenir et tout ornement de l’intérieur de ce tombeau mais seulement l’horreur que lui inspire la violence dont il a été deux fois l’objet dans l’espace de trois mois

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(Père-Lachaise, Paris)
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(cimetière de Valmy, Paris)
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(cimetière des Landes de Chatou)
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(Père-Lachaise, Paris)
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(cimetière de Saint-Sauveur-sur-Ecole)

... La résignation et l’au-revoir


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(cimetière communal d’Ivry)
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(Père Lachaise, Paris)

Petit moineau envolé à 18 mois

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(Cimetière Montparnasse)
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(Père Lachaise, Paris)
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Cimetière des Batignolles

Un grand classique, depuis l’époque médiévale.

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(cimetière de Chatillon)
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(Cimetière Montparnasse)
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(Père Lachaise)
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(Père-Lachaise, Paris)
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(nouveau cimetière de Chiswick, Grande-Bretagne)
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(cimetière de la ville basse de Provins)
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(Cimetière de Cluny)

Nous te rejoindrons, mais pas tout de suite

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(Cimetière du Vésinet)
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(Cimetière des Batignolles)
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(Père Lachaise)
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(cimetière du Montoir de Houilles)
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(Père Lachaise)
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(Cimetière de Montignac, 24)

Dernières pensées désabusées d’un vieillard !


Quand la tombe parle de la mort


Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’évocation concrête de la mort, soit par la présence du cadavre (sous la forme de transi, de gisant, ou de représentation plus moderne encore), soit par l’évocation du cimetière, est plutôt rare. Les âmes sont pieuses, peinées, souriantes, mais le plus souvent évoquées dans un état d’éveil. La mort fait trop peur pour que l’on représente les suaires, les linceuls... Il y a pourtant des exceptions. Nous n’évoquerons que peu les squelettes, objets d’un article indépendant.


Le départ


L’âme qui s’élève portée par un ange : une représentation classique de l’art funéraire qui aura son article. Plus intéressante est la représentation de la même scène, mais finalement vue du coté mortel et séculier.

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(cimetière de Montjuic, Barcelone)

Ici, les activités du scientifique et de l’industriel sont évoquées par un bas-relief. C’est vers eux que, nostalgique, le défunt regarde lorsqu’il est emporté par une mort squelettique et grimaçante. Rien de bon dans ce départ, tout sauf chrétien.

Le même thème peut être traîté de manière tellement violente qu’il en devient érotique, tel dans le célèbre Beso de la Muerte (baiser de la mort).

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(cimetière de poblenou, Barcelone)

Certaines évocations du départ dissimulent, sous une apparence a priori religieuse (présence du Christ, des anges...), une représentation réaliste et profane du défunt dans son lit de mort.

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(cimetière St Gabriel, Caen)
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(cimetière du Vésinet)

Outre le squelette, la mort peut prendre des aspects divers :

- celle du défunt sous le suaire (ce thème demandait des prouesses aux sculpteurs, devant à la fois représenter les traits du défunt mais aussi l’aspect vaporeux du tissus le recouvrant).

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(cimetière Montmartre, 7ème division)
tombe Cordier
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(cimetière du Vésinet)

- Dans certains rares cas, le suaire donne naissance au fantôme : il en est ainsi de l’aube de cette jeune communiante (représentée de manière très réaliste) devenue suaire flottant dans les airs !

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(cimetière d’Asnières)
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(Père Lachaise, 53ème division)
tombe de Pierre Cartellier.

- Dans la crypte de l’église Saint-Sulpice à Paris, un Chronos aîlé (et non « Dieu le père », comme le prétendit le prêtre lors de la visite !) et un squelette grimaçant attendent le futur trépassé, vision finalement fort peu chrétienne de la mort.

- La mort « éthérée » plut à certaines époques (ce fut le cas, par exemple, dans les représentations Art Déco). Thanatos plus ou moins d’opérette, femme endormie, la mort est ici discrète, souvent au sein d’une composition plus vaste.

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(cimetière de Levallois-Perret)

- La mort peut être représentée sous la forme de l’inconnu : dans ce cas, la porte entrouverte (mais à travers laquelle on ne voir rien) est la symbolique la plus classique.

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(cimetière des Batignolles, Paris)
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(cimetière des Batignolles, Paris)

- Le masque mortuaire est une manière à la fois discrète et très réaliste d’évoquer le corps mort.

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(cimetière parisien de Pantin)
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(cimetière Montmartre, 5ème division)
tombe Kamienski
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(Père Lachaise, 25ème division)
tombe d’Anatole de Montaiglon

Les enfants peuvent être également concernés.

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(cimetière de Colombes)

- Un autre temps : celui des clichés pris après la mort. Il est intéressant de constater que dans nos sociétés où la violence est banalisée, ces images (le plus souvent de bébés morts) sont devenues pour beaucoup sinistres et impressionnantes là où elles étaient vues de manière plus sereine auparavant, en particulier dans les cultures méditerranéennes.

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(cimetière parisien de Bagneux)
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(cimetière de Coux et Bigarogue)
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(cemeterio San Lorenzo del Campo Verano, Roma)
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(cimetière Montparnasse, Paris)
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(cimetière Saint-Véran d’Avignon)

- Le cercueil n’est pas souvent représenté (sauf dans les grands catafalques, mais il est dans ce cas noyé dans la composition), mais quand il l’est, c’est souvent de manière assez impressionnante.

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(cimetière parisien de Pantin)
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(cimetière Rabelais1 de Saint-Maur)

- Le cimetière est très peu évoqué, sinon de manière fortuite (vitraux) ou dans un sens chrétien (le Jugement dernier).

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(cimetière de Montjuic, Barcelone)
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(cimetière Montparnasse, Paris)
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(cimetière du Pré-Saint-Gervais)

La tombe isolée est plus fréquente que le cimetière : elle insiste sur l’individualité du mort (le cimetière ayant une dimension collective).

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(cimetière d’Oulins)
tombe de Michel de Ré
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(cimetière d’Issy-les-Moulineaux)

La tombe isolée peut également prendre une dimension romantique, voire politique. La veuve de guerre (avec ou sans son orphelin), ou la mère sur la tombe d’un fils, fut après 1919 un thème majeur de la statuaire funéraire, et se déclina de multiples façons : sur les monuments aux morts, mais également sur les tombes individuelles.

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(cimetière de Malakoff)
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(cimetière d’Issy-les-Moulineaux)
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(cimetière Montparnasse, Paris)
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(cimetière de Pierrefitte)
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(cimetière des Lilas)
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(cimetière de Pont-Aven)
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(Cimetière de l’Est, Lille)

Toutes ces illustrations sont évidemment authentiques et non trafiquées (je le précise car il en existe de cette sorte qui circule sur le net). Si vous possédez vous-même des photos qui mériteraient d’être ajoutées à cet article, n’hésitez pas à me les faire parvenir. Merci d’avance. ;


Commentaires

Logo de Anne Jourda-Dardaud
vendredi 14 septembre 2012 à 11h40, par  Anne Jourda-Dardaud

Très beau travail, passionnant, on a vraiment l’impression de déambuler à travers les allées d’un cimetière...
En écho à votre travail, je vous invite à visiter mon blog de généalogie et d’histoire familiale où je relate ma visite au cimetière monumental de Milan, ainsi que celle dans un autre, trouvé par hasard à Berlin
http://memoirevive-coteblog.blogspo...
http://memoirevive-coteblog.blogspo...

et n’hésitez pas à me donner votre avis !

Bien cordialement,

Logo de Sophie B.
jeudi 6 septembre 2012 à 12h31, par  Sophie B.

Merci pour ce reportage fouillé et d’un très grand intérêt.
Travaillant sur les rites et les monuments funéraires de l’Antiquité grecque, je consulte très régulièrement votre site.
Bravo pour toutes les recherches que vous menez et nous exposez.
A bientôt.

Logo de Thierry.v
samedi 1er septembre 2012 à 17h04, par  Thierry.v

Encore un très beau reportage, qui ne peut laisser indifférent.
Je l’ai consulté pour la première fois cette nuit alors qu’une insomnie passagère m’empêchait de dormir, on ne peut pas dire que ça a facilité le sommeil !

Je poste ci-dessous une modeste contribution photographiée ce matin même sur une tombe du cimetière des Longs-Réages à Meudon, il est vraiment lamentable de devoir en arriver à écrire ce genre de chose.
Malheureusement votre article montre que ce n’est pas un cas isolé et ceci est réellement regrettable !
Philippe, si bon vous semble vous pouvez utiliser la photo.

Une chose est certaine, merci beaucoup pour ce nouveau voyage.

http://img39.imageshack.us/img39/2236/img1643tp.jpg

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