Quand la mort est le témoignage d’un temps passé

mercredi 17 octobre 2012
par  Philippe Landru

Etre nécrosophe, ce n’est pas seulement passer son temps à voir de magnifiques tombeaux et des sépultures de notoriétés, c’est avant tout arpenter, sur des kilomètres et des kilomètres, des mètres linéaires de dalles modernes sans aucun attrait, parfois difficilement lisibles, toutes plus ternes les unes que les autres. Dans ce royaume de la platitude, les plaques « post mortem » ont une place de choix : à l’image de ce que dénonçait avec humour Marie-Paule Belle, où est ce qu’on les enterre tous ceux qui sont méchants ? Ce ne sont que veuves éplorées, époux inconsolables, enfants désolés... Seuls échappent le plus souvent les tombes d’enfants, dont les témoignages, souvent naïfs, attestent d’une peine véritable capable d’émouvoir le plus endurci des taphophiles. Le phénomène n’est pas nouveau : les vieux ouvrages du début du XIXe siècle abondent d’épitaphes dont le lacrymal le dispute au mauvais goût. Les marbriers - et leurs clients - s’entêtent à nous faire croire que si le temps passe, le souvenir reste, alors que nous sommes bien placés pour savoir que ce n’est pas vrai. L’épitaphe, c’est comme les bouteilles de lait : on les achète à l’unité ou en packs de six ! On les choisit sur catalogues, on suit les modes... Au « A Lourdes, j’ai prié pour vous » des années 1910 a fait place l’inénarrable « Fauvette, si tu voles près de cette tombe, chante lui ta plus belle chanson » à partir des années 30, puis dans les années 90 des extraits plus ou moins malhabiles de chansons sans grâce.

Bref, au milieu de cet océan de bondieuseries et de platitudes que rien ne peut excuser, ni le manque de moyen financier, ni la gêne et la peine engendrées par le deuil (on a tous connu ça je pense), il arrive parfois qu’au détour d’une allée, entre deux chapelles, on soit frappé au cœur par une tombe, le plus souvent humble, qui détonne de la logorrhée funéraire habituelle : quelques photos ou dessins, une phrase gravée (ou même écrite au stylo parfois), un message simple…, un petit quelque chose qui fait que cette tombe devient unique, qu’elle prend sa véritable dimension mémorielle. Cet article à pour but de vous présenter quelques-unes d’entre-elles, véritable nectar pour le promeneur de cimetières. Certaines suscitent l’émotion, d’autres plongent le lecteur dans la rêverie. Toutes ont un point commun, chacune à leur manière : elles nous parlent vraiment de celui, celle, ou ceux qui reposent sous la dalle. Pendant un infime instant, elle ressuscite un défunt que nous ne connaissons pourtant pas. Elles offrent une très brève mais très intense intrusion dans un quotidien que l’on a pas connu, que l’on ne connaîtra jamais, mais que l’on se plait à imaginer, par transfert, par empathie parfois… C’est aussi à cela que servent les cimetières, faut-il le rappeler ?

Et puis il y a le rire, car on rit régulièrement au cimetière : comme vous le découvrirez plus loin, certains à leur insu, mais d’autres par un dernier pied de nez humoristique, ont souhaité faire sourire quiconque serait en vue de leur dernière demeure… Là encore, c’est une manière de retenir le temps.


Les inscriptions funéraires témoignent de leur époque : du romantisme au langage SMS !


L’objet de cet article est double : saisir sur les tombeaux l’expression d’une réalité passée, et les conserver comme autant de témoignages d’un temps révolu, puis en un second temps capter furtivement les drames d’antan, dont plus personne ne se souvient, mais dont le souvenir est gravé dans la pierre.

Le cimetière comme conservatoire d’une mémoire bien fragile.

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(Père Lachaise)
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(Cimetière Saint-Louis de Versailles)
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(Cimetière parisien de Montrouge)

Témoignage d’un paternalisme féodal

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(Père Lachaise)

Une expression fréquente pour les anciens grognards... mais quel effet !

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(Père Lachaise)

Le Père Lachaise : le royaume des sous-chefs-de-bureau-de-la-préfecture. Messieurs les ronds de cuir...

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(Cimetière des Batignolles)

Un bellicisme chauvin un peu passé de mode aujourd’hui, à inscrire au contexte revanchard de l’époque : La voix du kaiser/ hypocrite et sauvage/L’aigle noir des Teutons/vient de prendre son vol/Laisse là ton foyer/chevalier d’un autre âge/Va...La France t’appelle/à défendre son sol

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(Cimetière Sainte-Catherine de Honfleur)
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(Cimetière Bel-Air de Houilles)
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(Cimetière Montmartre)

Y’a bon lieutenant lui savoir faire guerre / lui toujours devant, nous toujours suivre

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(Cimetière de Nay)
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Source : André Barbier
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(Cimetière de Seine-Port ?

Combien de temps avant que le terme « gueules cassées » ne désigne plus rien hormis aux historiens ?

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(Cimetière de Goussainville)

Section des Vieux ! Aujourd’hui, on écrirait « Résidence les Églantines », mais rien n’a changé...

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(Cimetière de Thomery)
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(Cimetière de Boissy-le-Châtel)

Dans les zones rurales, les « sociétés de pêche » ont parfois des noms qui laissent songeur les esprits tordus...

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Les nouvelles formes de prolétariat culturel


Certaines tombes, aux détours des chemins, nous racontent des drames et des accidents rapidement oubliés...


Des accidents ...

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(Cimetière de Lezardrieux)
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(Cimetière Montparnasse)
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(Cimetière ancien de Neuilly)
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(Cimetière de la Villette de Paris)

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(Cimetière du Raincy)
Source : Claude Schwab
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(Cimetière de Montélimar)
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(Cimetière Saint-Pierre de Marseille)
(A la mémoire de Georgette René, Odile Horst, péries en mer le 09 janvier 1942 lors du naufrage du Lamoricière. Infirmières de la Croix-Rouge Française, citées à l’ordre de la marine marchande. Nommées chevalier du mérite maritime au journal officiel du 10 mars 1942. Ont donné l’exemple des plus belles qualités de courage et de mépris du danger en réunissant les enfants qu’elles convoyaient sur la plage arrière du navire en détresse, en entretenant leur courage par des prières, le chant de La Marseillaise et de Maréchal nous voilà jusqu’au moment où le flot les engloutit. Dieu l’a permis, il ne nous reste qu’à prier).
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(Cimetière de Saint-Denis)
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(Cimetière de Hersin-Coupigny)
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(Cimetière de Lurs)
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(Cimetière du Boismoreau de Vannes)
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(Cimetière de Bram)

Les pèlerinages sont bien dangereux !...

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(Cimetière de la Villette de Paris)
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(Père Lachaise, Paris)
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(Cimetière parisien de Pantin)

(Cimetière de la Villette de Paris)

Des assassinats !...

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(Cimetière parisien de Bagneux)
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(Cimetière de Chailly-en-Bière)
(Ernest Brochard, âgé de 33 ans, tombé le 5 juillet 1892 sous le couteau d’un assassin qu’il tentait d’arrêter. Les habitants reconnaissants).
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(Cimetière Saint-Michel de Carcassonne)
(...soldat au 3e Génie, Mont Valérien, lâchement assassiné à Paris le 11 novembre 1906. Jeté dans la Seine, repêché le 30 mars 1907 à l’âge de 22 ans).
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(Cimetière d’Angervilliers)

(cimetière ancien de Boulogne)

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(cimetière du Grand-Jas de Cannes)
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(Cimetière des Capucins de Palerme, Italie)
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(Cimetière de Clichy sud)
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(Cimetière parisien de Thiais)
Décédé... des suites de sa déportation. Animé d’un grand courage, il subtilisa aux SS des documents photographiques accablants pour les nazis qui imposèrent le régime concentrationnaire) ;
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(Cimetière protestant de Bergerac)

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