Les dernières cartouches

mardi 16 avril 2024
par  Philippe Landru

La guerre franco-prussienne commença en juillet en Alsace et en Lorraine. Très vite l’armée allemande prit l’avantage sur l’armée française du Rhin, commandée par le maréchal Bazaine, qui fut refoulée et assiégée dans Metz. Une deuxième armée, sous les ordres du maréchal de Mac-Mahon, fut formée au camp de Châlons pour aller dégager Metz. Cette armée de secours, dite « armée de Châlons » comprenait la Division d’Infanterie de Marine.

Lors de sa difficile progression vers Metz, elle se heurta au gros des forces allemandes et dut se replier en direction de Sedan qu’elle atteignit le 31 août. Le général de Vassoigne, qui commandait la Division d’Infanterie de Marine dite « Division Bleue », reçut l’ordre de tenir le village de Bazeilles qui couvrait les accès sud-est de Sedan.

La bataille de Bazeilles eut donc lieu du 31 août 1870 au 1er septembre 1870, dans le cadre plus général de la bataille de Sedan. La commune a été le lieu d’intenses combats entre des unités d’infanterie de marine française et des régiments bavarois. Sous le commandement du commandant Lambert et des capitaines Aubert, Bourgey, Delaury et Picard de la division bleue, repliés dans l’auberge Bourgerie, une petite centaine d’hommes et de gradés allaient résister jusqu’à l’épuisement complet de leurs munitions.

La bataille de Bazeilles

Face au 1er corps d’armée bavarois à trois divisions et à sa puissante artillerie, les Français menèrent des combats acharnés pour prendre, défendre, reprendre et reprendre encore le village de Bazeilles, qui ouvrait la route de Sedan. Dans le village en ruine, assommé de bombardements, on se battit au corps à corps, jusque dans les corridors des habitations. Le 1er septembre, une nouvelle fois, les Bavarois étaient en passe de reprendre la place. Luttant à un contre dix, les marsouins, malgré les obus qui les écrasaient et les incendies qui les suffoquaient, défendirent pied à pied chaque rue, chaque maison, chaque pan de mur. En fin de matinée, le général de Vassoigne, qui commandait la division, ordonna le repli. Le capitaine Bourgey, à la tête d’une poignée d’hommes, reçut l’ordre de tenir une imposante bâtisse en lisière du village, l’estaminet Bourgerie, un bon point d’appui pour couvrir ce repli [1]. Il y trouva le commandant Arsène Lambert qui s’y était fait transporter en début de matinée après avoir été blessé alors qu’il commandait des avant-postes. La défense du bâtiment s’organisa de bric et de broc. Ce réduit attire les plus résolus parmi ceux qui se repliaient : les capitaines Auber et Picard, d’autres officiers, des sous-officiers, des marsouins de tous régiments se joignirent au capitaine Bourgey.

La maison devint un fortin tenu par une soixantaine de combattants résolus à résister le plus longtemps possible. L’avant-garde bavaroise déboucha sur la grand-route de Sedan. Des feux nourris partirent de l’estaminet et stoppèrent son avancée. Le 15e Bavarois reçut alors l’ordre de prendre cette redoute. L’approche fut prudente. À courte portée, les Bavarois ouvrirent le feu sur les fenêtres pour préparer l’assaut. Dans l’auberge les pertes étaient déjà importantes. Une grande horloge percée par une balle s’arrêta à 11 h 30, mais les feux des marsouins étaient redoutables. Les Bavarois renoncèrent à l’assaut. Ils cernèrent le bâtiment. Midi. Les avant-gardes du corps bavarois sont stoppées par cette résistance. Alors, les canons de l’artillerie tonnèrent. Une bordée atteint la toiture, un plafond s’effondra, blessant Bourgey. Plusieurs marsouins furent frappés par des éclats. Le grenier flamba et fut évacué. « Dans les chambres, l’atmosphère devient irrespirable.

Au loin, on entendait encore des échos d’ultimes combats qui se livraient dans Bazeilles. Le toit s’enflamma, un obus atteint une aile du bâtiment. Il fallut tenir. Hagards, épuisés, blessés, les marsouins combattaient toujours. Les cartouches s’épuisaient. L’un des officiers fouilla les gibernes des morts. Il en rapporta trente cartouches. Elles furent confiées aux meilleurs tireurs. Chaque tir fit mouche. Le capitaine Aubert tira la dernière. Et le silence !

On entendit au dehors le galop de chevaux, un roulement métallique : deux pièces d’artillerie avaient été apportées devant le bâtiment. Pour en finir au canon de campagne ! Le commandant Lambert estima alors qu’on ne pouvait continuer à sacrifier la vie des soldats. Bourgey avait rempli la mission, jusqu’à la dernière cartouche. Il fallut se rendre. Un mouchoir blanc à l’une des fenêtres ! À ce signal répondirent les « hurlements sauvages » des Bavarois. « Je sortirai le premier, dit Lambert. S’ils me massacrent, alors vendez vos vies. Vous sortirez à la baïonnette et tâcherez de percer vers Sedan ». Le commandant Lambert sortit par une porte du rez-de-chaussée. Les survivants furent épargnés grâce à un officier bavarois impressionné par leur courage, mais les troupes bavaroises se livrèrent à des massacres dans le village, exaspérés par la résistance des marsouins et par la participation de civils français aux combats. [2]

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Journal des débats politiques et littéraires, 2 septembre 1910.
Le récit des derniers instants de la bataille par l’un des derniers survivants.

Dans ces combats, la Division bleue perdit deux mille six cent cinquante-cinq hommes, tués, blessés ou disparus, soit plus du tiers des officiers et du quart de la troupe. Les trois divisions d’infanterie bavaroises perdirent quatre mille quatre cent sept hommes.

Quelques protagonistes

- La Division Bleue était une division d’infanterie de marine créée au cours de la guerre franco-prussienne de 1870 qui réunissait, pour la première fois dans l’histoire des troupes de marine, des marsouins (quatre régiments de marche) et des bigors (un régiment d’artillerie). Son effectif était de 9000 hommes.

La Division bleue faisait partie du 12e Corps d’Armée sous le commandement du général Barthélémy LEBRUN (1809-1889). Il repose au cimetière de Landrecies (59).

Elle était commandée par le général Elie de VASSOIGNE (1811-1891), qui s’était illustré dans la Baltique en 1854 contre les Russes, puis avait commandé de 1854 à 1856 le corps d’occupation de la Grèce durant la guerre de Crimée. En 1859-1860 il partit en campagne en Chine, puis fut envoyé au Tonkin, en Annam et en Cochinchine de 1860 à 1861. Il séjourna à Etretat où il rencontra Anaïs Anicet-Bourgeois, fille d’Auguste Anicet-Bourgeois. Veuf depuis déjà quelques années, il l’épousa. Il repose au Père Lachaise dans la chapelle de son beau-père (4e division).

- Le commandant Arsène LAMBERT (1834-1901), qui après s’être illustré dans la colonisation du Sénégal, fut chargé à Bazeilles d’organiser la défense de l’auberge Bourgerie. Fait prisonnier après la bataille, il s’évada et rentra à Paris où il participa à l’écrasement de la Commune de Paris. Il fut, de 1900 à sa mort, un éphémère sénateur du Finistère. Il repose dans la 5ème division du cimetière Montmartre à Paris.

- Le capitaine Georges AUBERT (1838-1899), petit-fils du général Junot d’Abrantès. Hélas, la postérité fut injuste avec Aubert : le Commandant Lambert, légèrement blessé au talon, n’avait joué qu’un rôle secondaire dans la bataille, mais il connaissait le peintre Alphonse de Neuville et l’avait conduit sur le site. L’énorme succès obtenu par le tableau fit de Lambert le personnage central de l’œuvre, le héros de ce fait d’armes aux yeux de la France entière. Aubert fut en revanche oublié. C’est parce qu’il vint passer ses dernières années à Donville, chez son frère, qu’il fut inhumé dans le cimetière Notre-Dame de Granville (50). Il repose à la place d’honneur dans le carré militaire.

- Le capitaine Jean-Baptiste Eugène BOURGEY (1838-1899), qui servit outremer (Réunion, Martinique, Nouvelle Calédonie) et qui était chef de bataillon à Bazeilles. Il repose au cimetière du Péage-de-Roussillon (38).

- Le marsouin Joseph Alphonse POITTEVIN (1846-1906), sans doute un des derniers combattants de l’auberge Bougerie. Il repose au cimetière de Cumières (51) [3].

- Friedrich LISSOGNOLO (1824-1905), l’officier bavarois qui empêcha le massacre des Français à leur sortie de l’auberge. Il devint par la suite ami avec Arsène Lambert. Il fut inhumé dans le cimetière de l’église d’Egern, en Bavière (Allemagne). Sa tombe a disparu depuis longtemps mais grâce à l’intervention de Français qui voulaient honorer l’officier magnanime, une plaque cénotaphe fut posée sur le mur de l’église.

Le tableau


Le retentissement national des combats de Bazeilles fut tel qu’ils inspirèrent plusieurs peintres militaires français (Pallière, François Lafon, Alphonse de Neuville) ou allemands (Carl Röchling). À l’époque, la lithographie permettait « de fixer aux murs des plus modestes demeures les scènes héroïques et tragiques où l’on voit les vaincus de 1870 se sacrifier pour défendre l’étendard de leur régiment. L’oeuvre la plus populaire fut celle d’Alphonse de Neuville. Dès 1872, ce dernier s’inspira de cet épisode malheureux pour composer une œuvre tragique qui exaltait le courage des soldats français. Il montra le combat désespéré et héroïque d’une quinzaine d’hommes retranchés qui, sous les ordres du commandant Arsène Lambert blessé, défendirent la dernière maison du village de Bazeilles, dans les Ardennes, jusqu’à la dernière cartouche le 1er septembre 1870.

Cette huile sur toile mesure 109 sur 165 cm. C’est un format paysage qui encadre une scène d’intérieur. Le premier plan de la composition est comme dégagé, on voit, de gauche à droite, posés au sol, une caisse en bois sur laquelle sont positionnés matelas et tapis, un fusil, des emballages froissés, une chaise paillée brisée et un

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Tombe d’Alphonse de Neuville
cimetière Montmartre

casque à pointe prussien ; le plafond apparent montre un trou avec un plancher éventré. Au deuxième plan sont alignés les personnages : dans la lumière venant de la fenêtre ouverte, on distingue accroupi au sol un soldat portant une gibecière, en train de panser les plaies d’un officier (sa manche montre des galons) ; derrière eux, s’activent deux tireurs, l’un est vu de dos mettant en joue avec son fusil passé à travers un carreau brisé, l’autre est de profil, dos collé au mur, regard fixé vers l’ennemi situé à l’extérieur, hors-champ, sa main gauche agrippe son fusil. Le fond de la scène est occupé au centre par un buffet massif contre lequel est appuyé un soldat, blessé à la jambe, qui adopte une posture comme tendue vers la fenêtre ; derrière lui, un soldat blessé au bras est assis par terre contre le buffet et un autre, tente de rester sur ses pieds tout en s’appuyant sur l’encadrement de la porte ; à droite, un soldat se tient en retrait, les mains dans les poches, légèrement assis sur un lit ; derrière lui, on peut apercevoir la main crispée et le visage livide d’un soldat blessé allongé sur le lit. À l’arrière plan, dans le cadre de la porte ouverte, deux soldats sont pris dans le feu de l’action (l’un tient une arme de poing, l’autre met en joue) tandis que derrière eux, on peut distinguer d’autres soldats. La scène a lieu de jour, le soleil semble luire à l’extérieur. On distingue nettement de la fumée.

Sous le titre Les dernières cartouches. Défense d’une maison cernée par l’ennemi, le tableau est présenté au public pour la première fois au Salon de Paris à partir du 5 mai 1873. Alphonse de Neuville justifia ainsi son œuvre dans une lettre au critique d’art Gustave Goetschy, en 1881 : « Je désire raconter nos défaites dans ce qu’elles ont eu d’honorable pour nous, et je crois donner ainsi un témoignage d’estime à nos soldats et à leurs chefs, un encouragement pour l’avenir. Quoi qu’on en dise, nous n’avons pas été vaincus sans gloire, et je crois qu’il est bon de le montrer ! »

Cette œuvre, l’une des plus populaires de la fin du XIXe siècle, devint une icône de l’héroïsme patriotique. La France vaincue et humiliée retrouvait, en elle, sa fierté. Elle fut très souvent reproduite.

Acquis en 1891 par le commandant Hériot, propriétaire des Grands Magasins du Louvre à Paris, le tableau fut vendu en 1946 par ses descendants. Racheté en 1960 par la Fédération française des anciens d’Outre-Mer et anciens combattants des troupes de marine (actuel Comité national des Traditions des Troupes de marine) dans une salle des ventes à Versailles, il est depuis conservé au musée de Bazeilles nommé pour l’occasion la « Maison de la dernière cartouche », l’ancienne auberge Bourgerie dans laquelle s’est déroulé cet événement.

Les controverses sur les tableaux

La Fédération a produit une analyse historique de certains éléments de cette représentation relatifs à l’uniforme officiel des soldats de la Division bleue. Celui-ci n’est pas ici respecté par le peintre, les marsouins ne portaient pas de pantalons rouges. La présence d’un tirailleur algérien et d’un chasseur à pied est jugée ici incongrue. D’après deux croquis préparatoires, Neuville jugea la scène trop sombre et décida d’éclaircir la palette en ajoutant des éléments peints en rouge. C’est ainsi que devenue emblématique de l’héroïsme des troupes de marine, cette représentation ne montre aucun soldat de cette arme ! Pour renforcer la dramaturgie, le peintre exagéra certains détails : ainsi, l’armoire criblée de balles sur le tableau ne comporte dans la réalité que deux empreintes.

Ainsi Neuville choisit-il de figurer dans son tableau des combattants revêtus d’uniformes différents pour rendre hommage à tous ceux qui combattirent à Sedan et aux alentours quand n’auraient du apparaître dans la scène qu’il choisit de représenter que des marsouins de la Division bleue. L’important pour lui n’était pas dans la véracité des faits - même s’il s’efforça d’être le plus authentique possible, se rendant sur place et reconstituant la pièce de la maison Bourgerie dans son atelier. Son premier souci était de rendre hommage à ceux dont l’action lui permettait de démontrer que, dans l’adversité, les Français s’étaient bien battus.

Le mythe alimentant le mythe, d’autres artistes représentèrent les combats de l’auberge Bourgerie, les uns et les autres s’influençant. le musée en possède plusieurs, mais toutes représentent des invraisemblances : ainsi, un tableau anonyme, présent dans le musée, interprète la bataille : si, contrairement à Neuville, l’auteur restitue bien les bons costumes aux marsouins, il les faits combattre à l’extérieur de la maison !

La plus importante entorse à la réalité concerne l’instrumentalisation faite du curé de Bazeilles, Baudelot. Le nationaliste revanchard Paul Déroulède fit de l’abbé, dans un poème qu’il publia sur Bazeilles, l’un des initiateurs de la résistance aux troupes allemandes, galvanisant les populations civiles et jouant même du fusil. Il le fait même mourir au combat (alors que ce dernier survécut à la guerre). Cette source inspira d’autres artistes, tel Jean-Léon Pallière, dans un tableau qu’on retrouve au musée.

Ainsi fonctionne la propagande : d’autres peintres suivirent la même inspiration, et dans ce climat de nationalisme antiallemand, le thème de la « mort » du curé de Bazeilles fut décliné en gravures, cartes postales, sur des assiettes...

Un vitrail de l’église de Bazeilles, représentant le prêtre rendant les derniers sacrements, est sans doute beaucoup plus proche de ce que fut la réalité.

L’élaboration d’un mythe patriotique

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L’auberge Bourgerie, vers 1875
Plus vieux cliché connu de la maison.

Dans les jours qui suivirent les combats, Jean-Joseph Bourgerie retrouve sa maison dévastée, mais contrairement à l’immense majorité des bâtiments de Bazeilles (400 sur 423), elle n’a pas été détruite par les flammes. Jean-Joseph Bourgerie fit refaire le toit en partie détruit et reprit ses activités d’aubergiste sous l’enseigne « A la maison mitraillée ». Comptant ainsi constituer une attraction pour son commerce à partir des dégradations guerrières de la maison, il va conserver les murs extérieurs et les deux chambres du premier étage séparées par un cabinet de toilette dans l’état où ils sont : obus figé dans la façade, traces des balles, crevasses des murs, trou dans le plafond, buffet impacté et horloge frappée en plein cadran. Puis son fils Jules va collecter et récupérer de très nombreux objets liés à la bataille de Sedan qu’il expose dans deux pièces du rez-de-chaussée. Ainsi s’organise petit à petit le premier musée dans la maison Bourgerie, né en dehors de toute intervention étatique.

A l’occasion du succès du tableau de Neuville, la famille Bourgerie change alors leur enseigne en À la Dernière Cartouche. C’est essentiellement à partir de là, avec ce célèbre tableau représentant une scène glorifiant l’armée française qui l’emporte sur le fait historique (aucun marsouin ne figure sur le tableau !), que la maison se transforme en un véritable lieu de pèlerinage patriotique. Les visiteurs affluent et la famille finit par vivre du produit du musée car il est d’usage de laisser une pièce d’argent après la visite. Des registres recueillirent des signatures de personnalités de la seconde moitié du XIXe siècle comme celles de Léon Gambetta, Sadi Carnot, Clovis Hugues, Paul Déroulède, Jules Simon, Joseph Gallieni (qui avait participé aux combats), Louis Faidherbe, Alfred Chanzy ou encore Victor Hugo.

En écho au tableau, le rapport du commandant Lambert continua aussi régulièrement être reproduit dans la presse et les livres. Représenté sous les traits du personnage au centre du tableau, il finit par devenir « grand comme un héros antique ! (Le Petit Marseillais - 20 décembre 1895) ». En 1878 à l’occasion de l’Exposition universelle, une partie des objets collectés par la famille Bourgerie, dont on dit que la collection complète représentait plus de 5 000 pièces, fut exposée à Paris. On y présenta même des crins du cheval de Mac Mahon ! ce qui fit écrire au chroniqueur Argus dans le journal La Semaine des Familles du 13 avril : « Pour le coup, je déclare que j’aimerais assez connaître l’historique de ces objets étranges ; par quel heureux concours de circonstances, ou par quel flair de collectionneur, le créateur du musée de Bazeilles est-il parvenu à se procurer ces souvenirs qu’un Anglais couvrirait d’or ? Il y a eu dans le monde tant de boulets qui ont tué Turenne, tant de cannes de Voltaire et tant de clefs de la Bastille qu’il est bien permis de se renseigner un peu quand il s’agit des crins de cheval de Mac Mahon. Mais n’insistons point sur ce sujet délicat : tel qu’il est le musée de Bazeilles, même avec quelques reliques excentriques, est intéressant comme une page d’histoire. Des deux immenses armées qui se sont entre-choquées sous Sedan, voilà ce que nous retrouvons aujourd’hui : quelques débris de ferraille et quelques lambeaux de chiffons… et dire qu’à l’Exposition on prétendra nous faire admirer des canons à portée inouïes et des mitrailleuses perfectionnées ! »

En 1899, avec le décès de Jeanne Lucie Herbulot, épouse Bourgerie, propriétaire de la maison, ces héritiers souhaitèrent la vendre aux enchères. L’annonce de cette vente intervint dans une période agitée. En effet, l’affrontement battait son plein par journaux interposés entre Arsène Lambert et Georges Aubert. Cette querelle s’alimenta du projet de monument de la défense de Bazeilles réalisé par le sculpteur Constant Thomsen. Alors que le tableau Les dernières cartouches d’Alphonse de Neuville représentait « par amitié de l’artiste » le commandant Lambert en son centre, le monument prévoyait également une représentation du même commandant Lambert sur le socle, monument qui était prévu être placé devant la maison Bourgerie. Certains voyaient dans ces choix l’occultation volontaire du rôle du capitaine Aubert dans la défense de la maison Bourgerie, et cette polémique intervenait en pleine affaire Dreyfus ! Les Dreyfusards qui défendaient Aubert « l’oublié » cherchaient en fait à atteindre un Lambert dont les articles rédigés pour le journal Le Matin ne laissaient aucun doute sur ses sympathies anti-dreyfusardes. Des propos « antisémites » prêtés à Lambert envers Aubert finirent de mettre le feu aux poudres et c’est dans cette
« ambiance » que le poète François Coppée, également ami très proche de Lambert, adressa le 27 avril 1899, à Arthur Meyer, directeur du journal Le Gaulois, une lettre proposant d’ouvrir une souscription pour acheter la maison Bourgerie afin de la reconvertir en musée. Il y demandait notamment qu’« il y faudrait mettre d’abord, bien entendu, une belle reproduction de la toile de Neuville et un portrait de l’intrépide générai Lambert. Peut-être serait-il encore possible de placer, comme gardien de ce musée commémoratif, un vieux combattant de Bazeilles, qui, en montrant aux visiteurs ce lieu où une poignée de Français arrêtèrent la marche victorieuse de l’armée allemande, pût dire simplement : « J’y étais ». » Les Dreyfusards dénoncèrent cette opération comme une manœuvre des Anti-dreyfusards.

A Bazeilles, les objets collectés par la famille Bourgerie à l’intérieur de la Maison des « Dernières Cartouches » furent organisés en un musée du souvenir que quelques dons vinrent enrichir. Le 28 octobre 1901 eut lieu l’inauguration officielle de ce musée du souvenir : près de deux mille personnes assistèrent aux cérémonies.

Le Souvenir français le prit en charge en 1909, et on nomma comme gardien, comme il était convenu, un « ancien » des dernières cartouches : Jean-Claude Rocher (1848-1924)... qui confronté à d’autres anciens s’avéra a priori un imposteur [4] !

mais ce n’est qu’à partir des années 50 que le musée se développa, sous l’impulsion du Comité national des Traditions des Troupes de marine, propriétaire des collections. Il fut rénové en 2005.

Au rez-de-chaussée est exposée une collection permanente de souvenirs et de documents liés à cet épisode de la guerre de 1870.

À l’étage, des salles gardées en l’état montrent les combats et les restes d’objets du village, clef de l’église brûlée, drapeaux d’ambulances mobiles, ainsi qu’une collection de casques, sabres, décorations et photographies de l’époque. On retrouve le décor du tableau d’Alphonse de Neuville. L’achat, en 1960, du tableau Les Dernières Cartouches a enrichi les collections du musée.

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Etonnant graffiti - conservé - d’un des combattants de Bazeilles, qui en profite en 1899 pour faire sa publicité !

Chaque année, le premier ou le second week-end de septembre, a lieu à Bazeilles la commémoration des combats de 1870 : le samedi soir, concert gratuit à la salle des fêtes, donné par la Musique principale des Troupes de marine, suivi d’une veillée à l’ossuaire de Bazeilles. Le dimanche matin, messe célébrée dans l’église de Bazeilles, suivie d’une prise d’armes sur la place du village et d’une courte évocation des combats devant la Maison de la dernière Cartouche.

l’ossuaire


Un ossuaire rassemblant les corps de plusieurs milliers de soldats, français et allemands, tués dans les combats à Bazeilles, fut construit entre 1876 et 1878 dans le cimetière de Bazeilles.

Il se présente sous la forme d’une crypte semi-souterraine, constituée de quatorze alvéoles, séparés en deux par une allée centrale. Les corps des soldats français y reposent à droite, ceux des soldats bavarois à gauche.

Tandis que les corps des Français sont déposés à-même le sol, cadavres plus ou moins momifiés (on voir même des bottes d’où sortent des tibias !), ceux des Allemands furent enterrés dans des fosses par les Allemands eux-mêmes durant l’occupation de la Première Guerre mondiale, sur lesquelles furent placés des tombeaux.

L’une des alcôves contient des sépultures d’officiers bavarois, signalés par des stèles.

Cette crypte est surmontée d’une terrasse sur laquelle est érigé un monument.



[1Cette auberge de deux étages aux murs solides était la dernière maison sur la route de Balan.

[2Dans une lettre à son père écrite le 12 septembre 1870, le sous-lieutenant Gallieni, qui participa à ces combats, évoque cette scène finale : « Nous avons défendu le village, maison par maison, contre les Bavarois : il y a eu un carnage horrible. […] Rien que dans la maison où j’étais, il y avait six morts et dix-sept blessés. […] Ils étaient tellement exaspérés du nombre de morts qu’on leur avait faits qu’ils voulaient nous tuer lorsque le capitaine s’est présenté pour se rendre et il a fallu la présence d’un officier bavarois pour nous protéger. Ce monsieur, d’une exquise politesse, nous a dit que nous étions des héros et n’a pas voulu nous enlever nos sabres dont, a-t-il dit, nous faisions un si bon usage »

[3On lira à son sujet le témoignage suivant, d’où sont issues les photos de sa tombe.

[4N’ayant évidemment pas fait mon article avant de visiter le cimetière, je suis passé à coté de quelques sépultures-témoignages. Si la tombe de Jean-Joseph Bourgerie et de Jeanne Herbulot ne semble - a priori - plus présente, celle de Jean-Claude Rocher s’y trouve, ainsi qu’au moins une partie des enfants du couple Bourgerie. J’ignore également si le curé Baudelot s’y trouve.


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