AURILLAC (15) : cimetière Massigoux

Visité en août 2019
samedi 15 février 2020
par  Philippe Landru

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Vue de la partie ancienne à partir des divisions contemporaines

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le cimetière Massigoux d’Aurillac est peu médiatisé : on ne trouve strictement rien sur lui sur le Net. Il est pourtant le cimetière le plus ancien d’Aurillac, et comme nous allons le voir, recèle plus d’un tombeau intéressant.

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Le tombeau des libraires-éditeurs Ferary

Il a donc été nécessaire, comme c’est souvent le cas, de faire tout le travail en amont comme en aval : récolter les faibles informations pour savoir qui on pouvait y trouver, le visiter tombe après tombe, faire « sa récolte » en étant jamais certain de l’exhaustivité.

Bienvenue à Aurillac, ancienne ville de garnisons située au pied des monts du Cantal, préfecture administrative du département assez enclavée, synonyme pour beaucoup de Français des températures les plus basses en hiver sur nos cartes météo. Cette âpreté apparente est visible dans son cimetière : ici, peu d’artistes reposent, mais des militaires, du personnel préfectoral, des députés et des sénateurs. Peu d’œuvres d’art également : statues, bustes et médaillons se font rares. Un mitage assez anarchique des tombes, témoignant, jusqu’à un passé récent, de l’absence d’un cadastre bien net. Dans la partie ancienne, les tombes peuvent occuper un vaste quadrilatère signalé par des stèles parfois très discrètes.

Aurillac possède trois cimetière (Massigoux, Croumaly et Toulousette). Le cimetière Massigoux n’est séparé de celui de Croumaly, plus récent, que par une route (la loge du conservateur de l’ensemble des cimetières est à l’entrée de Croumaly).

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Vue sur le cimetière Croumaly

Sa partie la plus ancienne occupe le tertre le plus élevé du site. Le lieu est assez beau : on est loin ici des « parkings funéraires » contemporains. Beaucoup d’espaces herbeux, d’arbres, où les massifs tombeaux anciens ne se côtoient pas de manière trop dense. Certains, en mauvais état, sont devenus illisibles. J’ignore la date officielle d’ouverture du cimetière, mais il est clair que certains tombeaux datent du premier tiers du XIXe siècle.

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Sépulture familiale typique du cimetière Massigoux (ici, la tombe d’Ildefonse Charmes, père des frères Charmes
Un quadrilatère profond, recouvert d’herbes ou de cailloux, parfois encore entouré d’une grille rouillée. Au fond, la - ou les - stèle(s) souvent modestes.

Plusieurs ossuaires sous forme de chapelles occupent les lieux, ainsi qu’une chapelle servant désormais de dépositoire.

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Ici, la campagne montagnarde n’est jamais loin !

Curiosités


- Un incendie eut lieu le 10 juillet 1874 rue des Frères à Aurillac. On sortit des décombres onze cadavres. Le conseil municipal décida de financer un tombeau collectif pour les victimes. Certaines reposent dans des caveaux familiaux (voir Brunon).

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Un incendie eut lieu le 10 juillet 1874 rue des Frères Charmes à Aurillac. On sortit des décombres treize cadavres. Le conseil municipal décida de financer un tombeau collectif pour les victimes. Certaines reposent dans des caveaux familiaux (voir Brunon).
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Le tombeau du frère Amance (Amance Robert : 1797-1882), par Vital-Gabriel Dubray
Il était directeur des ecoles chretiennes d’Aurillac.
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Un des rares médaillons du cimetière pour un jeune soldat, signé R. Hubert

Célébrités : les incontournables...


- Henri MONDOR

Où sont passés les frères Charmes ?

Bertrand Beyern indique dans son guide la présence dans ce cimetière des frères Charmes : le haut-fonctionnaire Xavier CHARMES (+1919), le journaliste Gabriel CHARMES (+1883) et surtout l’académicien français Francis CHARMES (+1916).

J’ai bien retrouvé la tombe de leur père, Idefonse (voir plus haut dans la présentation du cimetière) mais rien n’indique leur présence d’une quelconque manière. J’ai également retrouvé le tombeau de famille maternel, celui des Delzons, mais rien ici non plus.

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Tombeau des Des Delzons, recouvert par la végétation.
Aglaé Delzon, membre de cette famille, était la mère des frères Charmes.
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Le tombeau Delzons honore également la mémoire du général et baron d’Empire Alexis Delzons, tué en 1812 lors de la bataille de Maloyaroslavets et qui fut inhumé sur place. Ce sont ses descendants qui reposent ici

N’ayant pas trouvé leur tombe lors de ma recherche, je suis allé consulter moi-même les registres d’inhumation à la conservation : ils ne sont pas indiqués y avoir été inhumés ! Se pourrait-il qu’ils l’aient été dans une chapelle d’un château ayant appartenu à leur famille ? Pour l’instant, le mystère reste entier. Je suis en attente d’une réponse de Bertrand pour savoir s’il en sait davantage.


... mais aussi


- La famille BASTID a donné plusieurs personnalités politiques à la ville : Raymond (1826-1880), avocat, fut député d’opposition de 1869 à 1870. Elu représentant du Cantal en 1871, siégeant au centre-gauche, il fut encore député de 1876 à 1880.
Son fils Adrien Pierre-Remy (1853-1923) succéda à son père comme député en 1880. Il conserva son siège jusqu’en 1898, puis redevint député de 1902 à 1903. Il siégea à gauche.
Paul (1892-1974), fils du précédent, était membre du Parti Radical. Il fut élu député du Cantal en 1924, et siégea jusqu’à la fin de la IIIème République. Président de la commission des affaires étrangères de la chambre des députés de 1934 à 1936, il devint ministre du Commerce dans le gouvernement de Front Populaire. Il publia en 1939 Sieyès et sa pensée, qui fit de l’abbé le père du droit public français et constitue l’un des ouvrages de références sur ce dernier. Embarqué sur le Massilia, il ne put prendre part au vote donnant les pleins pouvoirs à Philippe Pétain, le 10 juillet 1940. Démit de son mandat par ce dernier, il entra dans la Résistance et devint en 1943 le représentant du parti radical au Conseil national de la Résistance. Il s’opposa au droit de vote des femmes. En 1944, il fut appelé à la direction du quotidien L’Aurore. Battu dans le Cantal lors de l’élection de la première assemblée constituante, en avril 1945, il fut élu député de Paris (1946-1951). Les trois générations reposent ensemble dans un caveau de famille signalé par plusieurs stèles.

- Julien BRUNHES (1833-1895) : professeur de physique au lycée de Toulouse, il fut nommé à la fin de sa carrière doyen à la Faculté des Sciences de Dijon. Il était le père du géographe Jean Brunhes (qui repose au cimetière de Boulogne-Billancourt) et de Bernard BRUNHES (1867-1910), qui repose dans ce tombeau. Géophysicien surtout célèbre pour sa découverte des inversions du champ magnétique terrestre. Il fut professeur à la faculté des sciences de Clermont-Ferrand, et aussi directeur de l’observatoire météorologique du Puy de Dôme.

- Le général Jean BRUNON (1872-1940), qui fut gouverneur de Verdun de 1932 à 1934. Dans le caveau familial, envahi par la végétation, repose également son père, le zouave pontifical Gerbert BRUNON [1] (1845-1874), qui péri dans l’incendie du 10 juillet 1874 (voir plus haut).

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- Joseph CABANES (1831-1891), maire d’Aurillac et sénateur républicain du Cantal de 1885 à sa mort.

- Charles DELONCLE (1866-1938) : né à Montauban, mort à Saint-Mandé, cet agronome qui fut député radical (1904-1914) puis sénateur (1914-1936) de la Seine repose pourtant à Aurillac. Il était l’oncle du cagoulard Eugène Deloncle.

- Le physicien, biologiste et chimiste Emile DUCLAUX (1840-1904), qui succéda à Pasteur en 1895 à la tête de l’institut du même nom. Le travail de Duclaux a été principalement dans les domaines de la chimie, la bactériologie et l’agriculture. Propriétaire d’une ferme à Marmanhac (Cantal), il y étudie la fabrication du cantal et la pasteurisation du lait. En 1898, il prit part à la défense du capitaine Dreyfus, lors de l’Affaire. Il est nommé vice-président de la Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen dont il fut un des fondateurs. Académicien des sciences, il s’impliqua en tant que citoyen pour défendre la justice, l’accès au savoir et l’hygiène sociale. Amateur de littérature et familier du mouvement félibrige, il a contribué en 1894 à fonder l’École auvergnate (Escolo oubergnato), avec Marcellin Boule [2] et Arsène Vermenouze. Une rue du 15e arrondissement de Paris porte son nom, à proximité de l’Institut Pasteur. Avec lui repose son épouse, Agnes Mary Frances ROBINSON (1857-1944). Poète, romancière, essayiste, critique littéraire et traductrice britannique, celle-ci avait épousé en première noce le linguiste James Darmesteter [3], et signa donc ses œuvres sous le nom de Mary Darmesteter, puis sous celui de Mary Duclaux. Elle publia des centaines de poèmes et de ballades, dont The New Arcadia . Ce recueil de poèmes raconte les histoires d’une série de personnages vivant dans les régions rurales de l’Angleterre. Ces poèmes tentaient de sensibiliser à la pauvreté rurale causée par la dépression agricole des années 1870.

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Mary, celle qui a deux tombes ! Avec son premier époux (cim de Maisons-Laffitte), où elle ne se trouve pas...
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... et avec son second époux (dans lequel elle se trouve bien)

- Hippolyte ESQUIROU de PARIEU (1791-1876), Maire d’Aurillac depuis la Restauration, il fut élu en 1852, avec l’appui officiel du gouvernement, député du Cantal. Il siégea dans la majorité, vota l’établissement de l’Empire, et appartint jusqu’en 1869 à la droite dynastique. Avec lui repose son fils, Félix ESQUIROU de PARIEU (1815-1893). Ministre de l’Instruction publique et des Cultes de 1849 à 1851, Vice-président du Conseil d’État de 1855 à 1870 et ministre présidant le conseil d’État en 1870, il est également connu comme l’un des précurseurs de l’Union européenne (il fut en particulier l’un des avocats les plus déterminés de l’unification monétaire européenne [4]. Il était membre de l’Académie des sciences morales et politiques.

- Louis FARGES (1858-1941) : cousin d’Emile Duclaux (voir plus haut), cet archiviste fut consul de France à Carthagène, puis à Bâle. En 1898, il contribua au développement du tourisme dans le Cantal en créant des syndicats d’initiatives à Aurillac et Vic, puis publia la même année, avec Marcellin Boule, le Guide Bleu du Cantal. Il fut député du département entre 1919 et 1924. Il participa également à la création du félibrige auvergnat.

- Louis FURCY-GROGNIER (1787-1863) : maire d’Aurillac, président de la Société Cantalienne, il mena une action énergique dans la ville : statue de Gerbert d’Aurillac par le sculpteur David d’Angers, rachat par la commune du château Saint-Étienne dont il lança la restauration et l’agrandissement dans le style du Palais des papes d’Avignon…Conscient de la difficulté qu’avaient les communes rurales à recruter des maîtres pour leurs écoles, il créa un institut de formation des maîtres qu’il confia aux Frères des écoles chrétiennes et qu’il installa dans ce château. Admirateur de Frédéric Ozanam qu’il connaissait, il a favorisé la création d’une congrégation de Sœurs de Saint Vincent de Paul, afin de dispenser des soins gratuits aux familles pauvres. Il ne doit pas être confondu avec son demi-frère Louis-Furcy Grognier (naturaliste) qui fut le premier directeur de l’École vétérinaire de Lyon, et qui repose au cimetière de Loyasse de Lyon. Sa tombe fut reprise, mais une plaque rappelle son souvenir sur l’ossuaire du cimetière.

- Pierre GERAUD (1842-1922), prélat romain qui fut chanoine de la cathédrale de Bucarest en Roumanie et Joseph GERAUD (1904-1987), protonotaire apostolique et chanoine du Latran.

- Le peintre paysagiste danois Gorm HANSEN (1866-1952).

- Eugène LINTILHAC (1854-1920) : docteur ès lettres, journaliste, protecteur du mouvement du félibrige, il se fit remarqué par sa défense des dialectes locaux et de leur enseignement dès l’école primaire. Parmi ses élèves figure Marcel Proust. Membre du parti radical-socialiste, il fut sénateur du Cantal de 1903 à 1920. Un beau médaillon en terre-cuite par Pierre Feitu orne sa tombe.

- Le général Jean-Baptiste MILHAUD (1766-1833) : député du Cantal à la Convention, proche des Montagnards et des Jacobins, il échappa de peu à la réaction thermidorienne. Il devint par la suite général et comte d’Empire. Ses nombreux coups d’éclat en firent un des meilleurs généraux de cavalerie du Premier Empire et il participa à l’ensemble des campagnes de l’épopée napoléonienne. Il se rallia pourtant très tôt à Louis XVIII, mais régicide, il fut exilé. Il mourut des suites de ses blessures après s’être rallié à Louis Philippe.

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Portrait du conventionnel Milhaud, attribué à Jean-François Garneray.
Il avait été autrefois attribué au peintre David.

- Paul PIALES (1895-1987) : maire d’Aurillac de 1953 à 1965, il fut sénateur du Cantal de 1959 à 1962.

- L’architecte Auguste Antoine PUECH (1829-1903).


[1Ce prénom, atypique ailleurs, est populaire dans la région en raison de Gerbert d’Aurillac, qui devint le pape Sylvestre II au Xe siècle, le fameux « pape de l’an 1000 ».

[2Il repose au cimetière de Montsalvy (Cantal).

[3Ce dernier est inhumé au cimetière de Maisons-Laffitte (78) : il est intéressant de noter que l’identité de son épouse -Mary Robison donc- est portée sur sa tombe, alors que cette dernière se remaria avec Duclaux et qu’elle repose avec lui… Ah, l’ingratitude de ces veuves -à 38 ans- qui n’ont pas la décence de passer le restant de leur jour dans le souvenir indépassable de leur défunt époux ;-) ).

[4Ainsi, Parieu décrivait un cadre fédéral, une « Union européenne » dirigée par une « Commission européenne » dont les membres seraient nommés par les gouvernements nationaux, rejoints plus tard par un « Parlement européen » ! Cette fédération devait prévenir d’autres guerres européennes et réaliser la mise en commun d’une monnaie, des transports, d’une poste et des représentations diplomatiques.
Parieu était conscient du caractère visionnaire de ses ambitions et déclara à un Sénat impérial sceptique en 1870 : « Dans l’histoire de l’humanité, l’utopie généreuse d’hier peut être transformée en une création pratique et faisable de demain, parce que le monde a progressé. » Une conférence de 1867, visant à « favoriser l’établissement d’un circulation monétaire uniforme entre tous les états civilisés » réunit tous les États européens, la Russie, l’Empire ottoman et les États-Unis pour discuter des possibilités de créer une union monétaire. Parieu présida la plupart des huit séances de la conférence et conclut sur le fait que « le monde entier s’accorde sur les bénéfices que doit engendrer une unité monétaire.  » Cette conférence échoua, à la fois à cause du peu d’enthousiasme que montrèrent l’Angleterre et de la Prusse et à cause de l’opposition résolue des Banques centrales. Les mêmes considérations présidèrent à l’élaboration au XXe siècle du projet d’Union économique et monétaire (UEM) et ce projet rencontra les mêmes résistances qu’au XIXe siècle. Elles ne furent levées que par le changement de politique de l’Allemagne (mais pas du Royaume-Uni) et par le fait que les banques centrales, étant nationalisées, ne furent pas en position de maintenir une opposition aussi systématique qu’au XIXe siècle).


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vendredi 14 février 2014

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