cimetière des INNOCENTS (disparu)

vendredi 6 janvier 2012
par Philippe Landru

Embarquement pour l’un des lieux les plus arpentés et les moins connus des Parisiens : le site de l’ancien cimetière des Saints-Innocents. Mille ans d’histoire pour ce qui fut durant longtemps la plus vieille et la plus grande des nécropoles parisiennes.

Lorsque les Parisiens sortent des Halles, par le métro ou le RER, et qu’ils veulent se rendre sur le boulevard Sébastopol, ils traversent le square Joachim du Bellay, ornée de sa fontaine Renaissance. Ce quadrilatère, aujourd’hui modeste, a deux visages : le jour, il est un lieu de rendez-vous très fréquenté, où les jeunes s’y adonnant au skate cotoient des groupes venus y délivrer un message (de la défense des Palestiniens à celle des animaux). La nuit, les affamés peuvent à toutes heures s’y restaurer tandis que des junkies tentent d’y vendre leurs substances illicites, dans une atmosphère de papiers gras issus du Macdo proche. Finalement, comme nous allons le voir, rien n’a vraiment changé aux Innocents !...

DES ORIGINES A LA RENAISSANCE

Sur ce site se trouvait à l’époque mérovingienne un cimetière dont des sarcophages en plâtre furent mis à jour durant les fouilles des années 1973-74. Un lieu de culte y avait été édifié, mais il semble probable que l’ensemble ait été en grande partie détruit lors des raids normands du IXe siècle. A cette époque, ce site est en dehors d’une ville qui, ne l’oublions pas, se trouve essentiellement sur la rive gauche de la Seine.

Au XIIe siècle, les premières sources écrites témoignent de l’existence, sur le site des Champeaux (c’est-à-dire des petits champs), d’une église et d’un cimetière, ouvert pour recevoir les corps des paroissiens de Saint-Germain-l’Auxerrois.

Le lieu était à cette époque ouvert, qui plus est situé près du marché central (à l’origine des Halles), déplacé en cet endroit en 1137 par Louis VI et agrandit par Louis VII. Il est alors décrit comme un cloaque fangeux dans lequel les animaux errent pour trouver leur nourriture, lieu de fréquentation des marchands, des écrivains publics, des prostituées et des lingères. Cette mauvaise réputation accompagna le cimetière jusqu’à sa fermeture.

L’église, quant à elle, avait une existence ancienne, mais elle fut refaite entièrement au XIIe ou au XIIIe siècle (on l’attribue généralement à Philippe Auguste, sans que cela ne soit prouvé). Elle occupait la totalité du quart nord-est du square actuel (son entrée principale correspondait approximativement à l’emplacement de la fontaine actuelle). Une entrée secondaire donnait sur la rue Saint-Denis. On y transfera les reliques d’un jeune martyr de Pontoise, Richard, que l’on disait avoir été la victime des juifs que Philippe Auguste venait d’expulser du royaume. On raconte que les miracles furent nombreux sur sa tombe, à tel point que les Anglais, qui occupèrent Paris de 1420 à 1435, l’exhumèrent et le transportèrent en Angleterre (à l’exception de sa tête, laissée sur place).

Entre 1185 et 1190, Philippe Auguste partant en croisade fait ceindre Paris de la muraille qui porte son nom et dont il reste quelques vestiges. C’est à cette époque que le cimetière est agrandi, enclos d’un mur de 3 mètres de haut, et englobé dans les nouvelles limites de la ville, devenant ainsi un cimetière intra-muros.

Il se présente alors sous la forme d’un parallélogramme compris sur sa longueur entre les rues aux Fers (actuelle rue Berger) et de la Ferronnerie, sur sa largeur par les rues Saint-Denis et de la Lingerie, c’est à dire une surface sensiblement plus grande que l’actuel square. Cinq portes y donnent accès. Le terrain est divisé en deux parties d’inégale importance : le cimetière proprement dit et le parterre, bande de terrain parallèle à la rue de la Lingerie, qui appartenait aux inhumations de l’Hôtel-Dieu et qui donna lieu à l’édification de chapelles (voir plus loin).

Le cimetière devint progressivement celui des paroisses de la rive droite, mais également des noyés de la Seine et des morts par épidémies. Les droits perçus pour les inhumations donnèrent lieu à de nombreux textes de loi, ce qui n’empêcha pas, jusqu’à la Révolution, des conflits juridiques entre les différentes institutions religieuses.

Les plus modestes se faisaient inhumer dans des fosses qui restaient ouvertes jusqu’à ce qu’elles fussent pleines. Plusieurs fosses étaient ouvertes simultanément, correspondant aux différentes institutions percevant des droits. Elles étaient encore plus nombreuses en cas d’épidémie. Pour la bourgeoisie, la sépulture individuelle était la norme. Certains étaient inhumés en cercueil (on a retrouvé des traces de bois et des clous), mais la plupart l’était dans un simple linceul : une légende attribuait à la terre des Innocents la propriété de dissoudre les corps en un temps record ! On imagine l’odeur et les conséquences sur la santé publique !

En raison de l’augmentation démographique, il fallut trouver un moyen de vider les fosses pour des usages ultérieurs : c’est l’origine des charniers (ou pourrissoirs) qui furent construits, entre le XIVe et XVe siècle, adossés au mur d’enceinte tout autour du cimetière. Ce furent les bourgeois qui, progressivement, firent édifier ces arcades, souvent pour leur usage personnel (ainsi, Nicolas Flamel fit construire l’une d’entre elles pour le tombeau de sa femme Pernelle). Peintures, fresques et épitaphes fleurirent rapidement, la plus célèbre étant la danse macabre. C’est également dans ces galeries que se trouvait, enfermée dans un coffre ouvert uniquement à la Toussaint, le squelette d’albâtre, dit également la Mort Saint-Innocent, squelette d’un mètre de haut tenant d’une main son linceul, de l’autre un cartouche où on lisait : « Il n’est vivant, tant soit plein d’art,/Ni de force pour résistance,/Que je ne frappe de mon dard,/Pour bailler aux vers leur pitance ». Attribuée à Germain Pilon, cette oeuvre fut déposée à la fermeture du cimetière en 1786 au musée des Monuments français. Elle se trouve désormais au Louvre.

Les charniers proprement dits se trouvaient au dessus des arcades, cette disposition permettant à l’air de circuler entre la toiture et les voûtes de façon à ce que les ossements exhumés fussent plus rapidement desséchés et réduits en poudre. Ces charniers étaient au nombre de quatre :
- le Vieux charnier (19 arcades) le long de la rue aux Fers
- le Petit charnier, dit également de la Vierge (4 arcades) le long de la rue Saint-Denis
- le charnier des Lingères (27 ou 28 arcades) était parallèle à la rue de la Ferronerie. C’est lui qui possédait la danse macabre.
- le charnier des Ecrivains (17 arcades) le long de la rue de la Lingerie.

Ces charniers inspirèrent enlumineurs et poètes (on pense en particulier à François Villon).

La danse macabre

Cette fresque, peinte entre 1423 et 1424 par un familier du duc de Berry, se trouvait sous les dix premières arcades du charnier des Lingères, le long de la rue de la Ferronnerie. Par danse macabre, il faut comprendre « procession des morts ». Cette fresque n’était pas unique (il en existait d’autres, en particulier en Normandie : voir l’aître Saint-Maclou de Rouen), mais celle des Innocents devint la plus fameuse.

Elle se présentait sous la forme de quinze tableaux (plus un servant d’introduction et un de conclusion) composés chacun de deux personnages (soient trente en tout). De ces deux personnages, l’un était toujours la Mort, figurée sous la forme d’un squelette grimaçant. Ces trente Morts conversaient avec trente Vifs, représentés successivement par des hommes symbolisant toutes les couches de la société, du pape et de l’empereur à l’enfant, en passant par le bourgeois, le chevalier, le moine ou le médecin...

Sous chacun de ces quinze tableaux se lisaient 4 strophes de huit vers composées par le chancelier de l’Université Jean Gerson, et relatant le dialogue échangé entre la Mort et le Vif. Toutes se terminaient par une sentence : certaines d’entre-elles sont arrivées jusqu’à nous sous forme de proverbes (Qui trop embrasse mal étreint, A toute peine est dû salaire...).

Cette fresque, à l’image des Miroirs médiévaux, avait évidemment une fonction éducative, l’apprentissage de l’idée selon laquelle face à la mort, tous sont égaux. On connait cette danse macabre grâce à quelques gravures qui en furent faites. L’originale fut malheureusement détruite lors de la disparition du charnier des Lingères en 1669.

Les monuments du cimetière

Globalement occupé par des fosses, le cimetière des Innocents avait un aspect de terrain vague. Quelques monuments venaient néanmoins rappeler sa fonction :

- la tour Notre-Dame-des-Bois était sans doute le plus ancien d’entre eux. Il s’agissait d’une tour octogonale sur trois niveaux ornée d’une statue de la Vierge. On pense qu’elle servit de lanterne, bien que sa fonction initiale soit inconnue.

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Tour Notre-Dame des Bois

- un préchoir utilisé par les prédicateurs itinérants, petit édifice rectangulaire couvert d’un toit pointu

- quelques chapelles sur le parterre (voir plus haut) : celle des Pommereux, datée de 1453, celle des Villeroy (dite également de Neufville) et celle d’Orgemont

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chapelle des Pommereux

- plusieurs croix ou stèles, dont celle placée en 1451 par le prévôt des marchands Jean Bureau sur la tombe de ses parents

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croix des Bureau

- un monument rectangulaire appelé la tombe Morin

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Tombe Morin

Au cours de sa longue histoire, le cimetière des Innocents reçut quelques personnalités ayant de leur vivant acquis une certaine gloire :
— Bernard de Dormans (+1381), qui fut chambellan de Charles V.
— François de Mezeray (+1683), historiographe de Louis XIV et secrétaire perpétuel de l’Académie Française.
— la comtesse de Mailly (+1751), aînée des quatre filles du marquis de Nesle qui furent successivement maîtresses de Louis XV.

Le plus célèbre occupant du cimetière fut peut-être le fabuliste Jean de La Fontaine. Effectivement, son acte de décès en 1695 indique qu’il fut inhumé dans ce lieu. Néanmoins, une polémique subsiste entre les tenants de cette tradition et ceux qui affirment qu’il fut en réalité inhumé au cimetière Saint-Joseph (de la paroisse de Saint-Eustache, tout proche). Son acte de décès aurait d’ailleurs été rectifié en ce sens. Quoiqu’il en soit, quel qu’ait été le cimetière d’origine, il est peu probable que ce soit ses ossements qui se trouvent aujourd’hui dans son tombeau au Père-Lachaise.

Entre l’église et le cimetière se trouvaient également des reclusoirs, habités essentiellement par des femmes. Il s’agissait de petites loges garnies seulement de deux étroites ouvertures : une donnant sur l’Eglise pour assister aux offices, l’autre sur le cimetière afin que des Parisiens charitables y déposent de la nourriture. Ces femmes, abandonnant le monde, y passaient le restant de leurs jours en oraisons et prières ! On connaît le cas d’Alix la Bourgotte qui mourut dans son reclusoir en 1470, après quarante six ans d’enfermement !

En 1549, une fontaine monumentale fut édifiée par Jean Goujon pour célébrer l’entrée royale du roi Henri II. Elle fut alors installée à l’angle de la rue Saint-Denis et de la rue aux Fers, à la place d’une fontaine plus ancienne [1]. Elle était surmonté d’une loggia destinée à servir de tribune aux spectateurs privilégiés sur le parcours triomphal du roi.

le cimetière en 1550 (gravure de Fedor Hoffbauer)

On reconnaît sur la gauche le Vieux charnier et au fond, bordant la rue Saint-Denis, l’église des Saints-Innocents et le petit charnier. Au premier plan, au centre, le prêchoir et sur la droite la tour Notre-Dame des Bois, reconnaissable à sa forme octogonale, se trouvaient sur l’actuelle emplacement de la rue Pierre Lescot. A l’extrême droite, on devine le long de la rue de la Ferronnerie, le début du charnier des Lingères. Une inhumation en fosse est représentée. La fontaine de Jean Goujon, construite contre l’Eglise, existe bien mais elle n’est pas visible.

LE CIMETIERE A L’EPOQUE MODERNE (1550-1786)

Durant les troubles religieux qui agitèrent la France au XVIe siècle, le cimetière des Innocents fut le terrain de plusieurs épisodes violents.

Le cimetière au XVIe siècle

Sans aucun doute la plus belle et la plus précise gravure qui existe. On y voit très bien la configuration du site : l’emplacement de l’église, des quatres charniers, les différentes entrées. Au premier plan, jouxtant la rue de le Lingerie, le parterre et ses chapelles. Au centre, les différents édifices remarquables. Longeant la rue aux Fers, contre l’église et à l’intersection de la rue Saint-Denis : la fontaine d’angle de Jean Goujon.

le cimetière durant les guerres de religion

A quelques encablures du square, en redescendant la rue Saint-Denis en direction de la Seine, on trouve à l’intersection de la rue des Lombards un emplacement laissé vacant. L’origine se trouve dans un épisode des guerres de religions qui marqua le cimetière. A cet emplacement se trouvait au XVIe siècle la maison d’un marchand drapier, Philippe de Gastine, qui ayant épousé la foi protestante, procédait au culte secrètement chez lui. Dénoncé, il fut, avec deux membres de sa famille, exécuté en place de Grève. Sa maison fut rasée et interdiction fut faite de construire sur son emplacement. Celui-ci ne fut effectivement jamais rebâti. Aujourd’hui, il est marqué par l’existence du carrefour de la Croix Gastine.

Les matériaux de sa demeure servirent à ériger une pyramide surmontée d’une croix expiatoire à son emplacement. En 1570, suite à l’amnistie de la Paix de Saint-Germain, les héritiers Gastine demandèrent au roi l’enlèvement de la croix diffamatoire. A deux reprises, Charles IX en fit effectivement la demande mais le prévôt de Paris gagna du temps, craignant des réactions violentes dans un climat religieux guère apaisé. Le roi ordonna alors que la croix fût déplacée dans le cimetière voisin. Son déplacement donna effectivement lieu à un soulèvement populaire. C’est plus tard que le prévôt parvint nuitamment à déménager l’encombrante croix Gastine. Ce soulèvement ne fut qu’un prélude à la Saint-Barthelémy : une légende raconte que le lendemain de la sanglante tuerie, une aubépine desséchée se mit à refleurir dans le cimetière et donna lieu à des miracles, preuve pour les catholiques que cette action brutale était cautionnée par Dieu.

De manière générale, cette période trouble fut souvent l’occasion d’épisodes violents dont le cimetière fut le témoin. Ainsi, en 1535, un mercier accusé d’avoir vendu des livres « hérétiques » importés d’Allemagne, fut brûlé vif au cimetière après avoir eu la langue arrachée. On raconte également que durant le siège de la ville par Henri de Navarre en 1590 (le futur Henri IV), les Parisiens affamés, après avoir mangé tous les rats du cimetière, déterrèrent les cadavres pour faire de la farine de leurs ossements !

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Croix de Gastine

La rue de la Ferronnerie bordant le cimetière fut justement le lieu où Henri IV fut assassiné le 14 mai 1610. La rue, bien plus étroite que de nos jours, était encore rétrécie par les échoppes qui avaient fleuri le long du charnier des Lingères. C’est la raison pour laquelle le carrosse royal dut s’arrêter, face aux encombrements, donnant la possibilité à Ravaillac de poignarder le roi devant le n°6, face à une boutique dont l’enseigne figurait un prémonitoire coeur couronné percé d’une flèche. Aujourd’hui, un bar s’intitule toujours au Coeur couronné. Le lieu de l’assassinat est figuré sur le sol par des armoiries et la date fatidique du 14 mai 1610, ainsi que par une plaque posée sur le mur de l’immeuble qui remplaça en 1669 le charnier des Lingères (voir plus loin).

Marquage au sol du lieu de l’assassinat.

Le Coeur couronné

Presque 4 siècles après l’assassinat du roi, un café perpétue à sa manière le souvenir de l’évènement.

Les transformations du cimetière au XVIIe siècle

Le XVIIe siècle ne marque pas de transformations notables du cimetière. En revanche, le quartier subit une profonde métamorphose : situé au coeur de Paris, à l’intersection de deux voies principales (rue Saint-Denis et rue Saint-Honoré, dont la rue de la Ferronnerie est une prolongation), proche des Halles qui ne cessent de croître, il attire une nouvelle bourgeoisie enrichie qui vient y loger, remplaçant progressivement les maisons médiévales par des demeures Renaissances puis classiques, dont la plupart subsiste toujours autour de l’actuel square, sous des habillements modernes évidemment. L’activité commerciale -légale ou non- dans le cimetière s’amplifie, en particulier celui des écrivains publics dont les Innocents sont le terrain d’élection.

L’immeuble de 1669 : aspect actuel vu de la rue de la Ferronnerie

Au premier plan, le café. On distingue les 4 arcades qui permettent de rejoindre le square des Innocents.

59 ans après l’assassinat d’Henri IV, en 1669, le projet d’élargir la rue de la Ferronnerie au détriment du cimetière fut finalement mené à bien : le charnier des Lingères fut détruit (et avec lui la magnifique danse macabre). Les ossements qu’il contenait furent transportés dans un dépositoire de la rue du Faubourg Montmartre [2]. A sa place, le chapitre de Saint-Germain-l’Auxerrois fit édifier un immeuble en pierres de taille qui devint pour longtemps la plus grande maison de Paris, avec ses 120m de long et 10 de large formant « douze corps de logis double plus un demi à chaque extrémité ». Le rez-de-chaussée de cette maison était divisé en deux parties, dans le sens de la longueur, par un étroit corridor intérieur d’1m30 appelé passage du Charnier des Innocents. Il séparait les boutiques ouvrant sur la rue de la Ferronnerie d’une suite d’arcades voûtées, formant une galerie, donnant sur le cimetière des Innocents. Ce couloir obscur ne recevait de la lumière que par ses deux extrémités rue Saint-Denis et rue de la Lingerie, et par ses ouvertures sur le grand passage reliant, sous la maison, la rue de la Ferronnerie et le cimetière. Il était la nuit fermé par des grilles. Un nouveau charnier fut aménagé entre les voûtes des arcades du rez-de-chaussée et les entresols de la maison : les locataires de l’immeuble vivaient donc au dessus des amoncellements d’ossements, visibles de l’extérieur.

Rue de la Ferronnerie : largeur actuelle

Le pavage séparant la façade gauche du caniveau central constitue vraisemblablement la largeur de la rue à l’époque d’Henri IV.

Les normes hygiénistes du XVIIIe siècle : la fermeture du cimetière

L’apparition des nouvelles normes d’hygiène et de salubrité publique, issues de la philosophie des Lumières et de la modernisation de l’Europe, posa la question du maintien des cimetières dans l’enceinte désormais engorgée des villes.

le cimetière en 1750 (gravure de Fedor Hoffbauer)

Deux siècles plus tard, le cimetière n’a pas fondamentalement changé et on retrouve les principaux édifices vus en 1550. A ceux-ci s’ajoute, effilée au fond à droite, la croix de Gastine. On remarque en revanche une nette modification du bâti environnant. Sur la droite, le charnier aux Lingères a fait place au grand immeuble de 1669, rétrécissant sensiblement le cimetière.

Des plaintes s’étaient élevées depuis le XVIIe siècle sur l’insalubrité des Innocents. Elles ne provenaient que rarement des habitants, peu soucieux d’attirer l’attention du chapitre de Saint-Germain sur eux et de se voir contraint de quitter les lieux. En outre, eux mêmes contribuaient à l’insalubrité des lieux, jetant directement par les fenêtres leurs ordures et leurs pots d’aisance.

Un arrêt du Parlement de 1765 préconisa le transfert des cimetières à l’extérieur des villes et la fermeture des anciennes nécropoles intra-muros. Pourtant, le poids des traditions, le coût élevé prescrit et l’obligation pour les fabriques des églises d’acheter des terrains souvent lointains constituèrent autant de freins à cette nouvelle législation. Un incident changea la donne en 1780 : une des fosses du cimetière s’éboula dans les deux étages de caves d’une maison de la rue de la Lingerie, les emplissant de plusieurs cadavres en décomposition à l’odeur méphitique. Le cimetière fut provisoirement fermé par un arrêt du premier décembre 1780. Un arrêt du Conseil d’Etat de 1785 prononça sa suppression définitive. En 1786, les ossements furent, de nuit, déblayés des fosses et amenés dans les futures Catacombes créées pour l’occasion. L’exhumation se fit à une profondeur d’1m60, ce qui permet d’assurer que de nombreux corps subsistent encore sous la chaussée de l’actuel square. On considère que depuis son ouverture, quelques deux millions de Parisiens y avaient été inhumés.

Tous les monuments funéraires présentés ci-dessus disparurent évidemment à l’occasion de ce déblaiement... sauf un !!! Daté du XVIe siècle, un obélisque était situé sur la tombe d’un bourgeois parisien, Nicolas Hennequin, décédé en 1556 et inhumé avec son épouse. Ce monument se composait d’une partie haute en forme d’obélisque supportant une croix et d’un soubassement sculpté de niches. A l’origine, il était orné de quatre statues de bronze attribuées à Jean Goujon représentant les quatre évangélistes ou les quatre vertus cardinales.

Lorsque tous les éléments du cimetière furent démolis, cet obélisque fut récupéré par la princesse de Monaco pour être placé dans le parc de son château, à Betz, dans l’Oise. Elle avait acquis ce domaine en 1780 pour abriter ces amours avec le prince de Condé, et y avait fait édifier un parc à fabriques, bien dans la mode de l’époque. La pièce maîtresse en était la « vallée des tombeaux », esplanade allongée bordée de cyprès et décorée de faux tombeaux gothiques. L’obélisque des Innocents, seule pièce authentique, devint donc une des fabriques de ce parc. Le château fut vendu pendant la Révolution, puis détruit en 1817. Le lieu fut occupé par les Allemands en 1914 et en 1940 : l’obélisque n’en sortit pas indemne et perdit sa pointe. La propriété fut acheté par le roi du Maroc Hassan II : elle appartient toujours à la famille et Mohammed VI s’y rend régulièrement. Contre vents et marées, le vieil obélisque des Innocents à survécu à tous les bouleversements et s’y dresse toujours !

Dernier chapitre de ce lieu en tant que cimetière : on ordonna la destruction de l’église des Saints-Innocents en novembre 1786. Ainsi disparurent les deux derniers charniers, le Vieux charnier et celui des Lingères. Le grand espace reconquis, dans un quartier justement marqué par l’engorgement, fut naturellement affecté à la fonction commerciale, et un marché s’y installa.

Destruction de l’église en 1787

Les Innocents en 1787 - Jean-nicolas Sorre.

La vue est atypique et intéressante : l’église a été détruite mais on aperçoit au premier plan la fontaine d’angle qui n’a pas encore été déplacée. L’immeuble de 1669 et le débouché de la rue de la Ferronnerie se remarquent au second plan.

La même vue aujourd’hui

L’immeuble de 1669 et la rue de la Ferronnerie sont toujours là.

LES INNOCENTS DE 1786 A NOS JOURS

Le cimetière des Innocents fut donc remplacé par un marché aux herbes et aux légumes. Durant le Premier empire fut créé sous l’immeuble de 1669 le passage à deux arcades qui permet de rejoindre l’intersection des rues de la Ferronnerie et Sainte-Opportune, et qui existe toujours. Deux autres arcades furent ultérieurement percées.

Le passage square-rue de la Ferronnerie - début XXe siècle

Deux arcades uniquement. La vue porte vers Sainte-Opportune.

Le passage square-rue de la Ferronnerie - vue actuelle

Le porche reliant le square à la rue de la Ferronnerie : années 60

Les quatre arcades sont présentes, mais celles des extrémités ne sont pas dégagées et occupées par des boutiques.

Le porche reliant le square à la rue de la Ferronnerie : vue actuelle

Les quatre arcades sont bien dégagées.

Avec la destruction de l’église se posa la question de la fontaine de Goujon, établie sur ses flancs en 1549. Elle fut sauvée in-extremis grâce à l’intervention de l’architecte Quatremère de Quincy. Loggia d’angle à trois cotés à l’origine, elle fut démontée et réédifiée sur plan carré en 1787 au centre du nouveau marché des Innocents, ce qui imposa l’édification d’un quatrième coté, très fidèle au projet de Goujon, réalisé par l’architecte Pajou. A l’intersection de la rue Saint-Denis et de la rue Berger, au dessus du bureau de change, une plaque reproduit la fontaine placée au centre (il faut lever les yeux : beaucoup passent à coté sans l’apercevoir). Un grand bassin carré, bordé de bornes ceint de vasques pour recueillir l’eau, compléta l’édifice. L’inauguration officielle eut lieu en 1809, en présence de l’Empereur. A partir de 1811, des préaux couverts remplacèrent les parapluies de toile cirée rouge ou bleu qui couvraient les échoppes. Les Innocents devinrent un lieu de détente, ce dont témoignent de nombreuses gravures.

Le marché en 1850 (gravure de Fedor Hoffbauer)

Le cimetière et ses charniers ont disparu, remplacés par le marché aux herbes. La fontaine occupe désormais la place centrale, dans son premier bassin carré. Les préaux permanents permettent l’activité commerciale. Sur la droite, l’immeuble de 1669 est finalement la seule trace du cimetière désormais disparu.

Le marché des Innocents fut le théâtre, durant les journées insurrectionnelles de 1830, de combats furieux : les victimes -une trentaine- furent inhumées sur le site, derniers ensevelis de l’ancien cimetière. Sous le Second Empire, entièrement englobés sous un grand chapiteau, la place et la fontaine furent le théâtre en 1852 et 1855 de deux grands bals auxquels assistèrent Napoléon III et Eugénie.

Les travaux de Baltard marquèrent la dernière transformation importante du lieu. Les Halles construites à partir de 1854 rendirent le marché des Innocents inutile : il disparut en 1858. Le quartier entier donna lieu à d’immenses bouleversements. La superficie de l’ancien cimetière (qui était également celle du marché) fut considérablement réduite pour laisser la place aux armatures métalliques. Gabriel Davioud aménagea donc l’actuel square, quatre fois plus petit que le cimetière. Il y planta des arbres et y découpa des pelouses en croissant. La fontaine fut une troisième et dernière fois déplacée pour prendre sa place actuelle, au centre de ce nouvel espace. Il la plaça dans un bassin désormais circulaire, en construisant un soubassement évasé en pyramide avec six petites vasques de chaque côté. Le square fut clos d’une grille, telle qu’elle apparaît sur les photos anciennes.

La fontaine occupe sa position centrale depuis les travaux de Davioud de 1858. La destruction de l’église et du petit charnier ouvre la perspective sur la rue Saint-Denis, dont la plupart des maisons sont assez récentes. Le dallage et les arbres ont remplacé les pelouses et les grilles. Sur la droite, toujours à sa place bien que remanié, en particulier depuis la disparition des charniers, se dresse toujours l’immeuble de 1669. Les arcades du XIXe siècle qui permettent de se rendre rue de la Ferronnerie (non visibles sur la photo) sont toujours très empruntées.

La rue des Innocents - photo Marville

On devine sur la droite la grille qui entoure la fontaine et ses pelouses. A l’arrière plan, dans l’immeuble, les arcades du porche.

On voit les pelouses qui ont désormais disparu.

Que reste-t-il des Innocents ?

le square : état actuel.

La fontaine occupe sa position centrale depuis les travaux de Davioud de 1858. La destruction de l’église et du petit charnier ouvre la perspective sur la rue Saint-Denis, dont la plupart des maisons sont assez récentes. Le dallage et les arbres ont remplacé les pelouses et les grilles. Sur la droite, toujours à sa place bien que remanié, en particulier depuis la disparition des charniers, se dresse toujours l’immeuble de 1669. Les arcades du XIXe siècle qui permettent de se rendre rue de la Ferronnerie (non visibles sur la photo) sont toujours très empruntées.

En 1973, dans le contexte bouleversant de la disparition des pavillons de Baltard remplacés par le fameux « Trou » des Halles, des fouilles furent menées sur l’emplacement de l’ancien cimetière. Outre de nombreux restes humains, des sarcophages du premier cimetière mérovingien, on y exhuma les fondations de l’ancienne église. Etudiés, ces fragments archéologiques furent recouverts par l’actuel dallage qui fit perdre aux squares ses pelouses. Des arbres furent néanmoins replantés. Le sol de cette nouvelle place, appelée désormais Joachim du Bellay, fut surelevé, si bien que le bassin circulaire se trouve aujourd’hui inscrit en contrebas du quadrilatère dallé, celui-là même où se donne rendez-vous les Parisiens. Les immeubles Second-Empire qui avaient été bâtis rue Pierre Lescot firent place, dans les années 80, à un immonde bâtiment, véritable verrue de la place. La rue de la Lingerie qui bordait l’ancien cimetière n’existe plus, mais son nom est rappelé par l’actuel passage des Lingères.

Tout n’a pas disparu de ces fouilles de 1973 : dans les fondations de l’ancienne église des Innocents ont été découverts plusieurs objets qui sont désormais visibles dans un lieu incongru : ils sont « encastrés » dans l’un des lourds piliers de la station de métro/RER de Chatelet-Les Halles. Abandonnés là, ignorés par le public, il est peu probable qu’ils survivent à cet endroit après les travaux de réfection du quartier. Ces objets sont :
- des éléments de statues de la fin du XVe siècle, notamment une tête de pape (elle n’est hélais plus visible : son emplacement est vide),
- une tête de Vierge de la fin du XIIIe siècle,
- un bassin à déversoirs sculptés qui devait être celui de la fontaine des Innocents antérieure à celle de Jean Goujon,
- une clé de voûte aux armes de la famille Sanguin, qui donna un prévot des marchands à Paris au XVe siècle (l’emplacement dévolu est vide !),
- plusieurs flammules, vases peints de petites bandes rougeâtres irrégulières et percés de trous destinés à activer la combustion de l’encens brûlée au cours des funérailles.

Aujourd’hui, un peu d’imagination permet de débusquer le passé derrière les néons des boutiques. C’est sans doute au niveau du magasin de chaussures Arcus que se voit le mieux l’ancienne structure du second charnier bordant la rue de la Ferronnerie. Les arcades sont toujours présentes, ainsi que leurs croisées à l’intérieur. On aperçoit même sur le mur, à cause de la différence des pierres, l’ancienne structure du corridor étroit qui reliait les deux extrémités de l’immeuble.


[1] dont on retrouva une vasque décorée lors des fouilles de 1974

[2] situé au niveau de l’actuelle place Kossuth


Commentaires

Logo de Claudine
mercredi 23 juillet 2014 à 01h01, par  Claudine

Mille merci à vous pour cette excellente étude très documentée ! Quel plaisir de vous lire et d’apprendre ainsi l’histoire de ce cimetière ! Bravo !

Logo de marie paule rémond
samedi 2 novembre 2013 à 13h54, par  marie paule rémond

Très bel article , très intéressant et bien documenté ! bravo

Logo de Thomas
vendredi 11 janvier 2013 à 17h02, par  Thomas

Très bon choix et conseil de lecture que ce « Pure » d’Andrew Miller. Comme il doit être publié sous peu en Français, j’espère que les francophones qui s’intéressent à ce sujet se plongeront dans cette lecture... en attendant un autre roman qui est déjà prévu, également autour de ce cimetière.

vendredi 4 janvier 2013 à 15h00

Merçi pour cette article très détaillé. Je viens de lire le roman ’Pure’ d’ Andrew Miller, qui raconte l’histoire de la déstruction de la cimitière en 1786, et je cherchais des images et des renseignements supplementaires sur le quartier à l’époque.

Martin (UK)

Logo de Jean Pierre Bozellec, association les Appels d’Orphée ,pour la sauvegarde du patrimoine funéraire
mardi 20 novembre 2012 à 10h22, par  Jean Pierre Bozellec, association les Appels d’Orphée ,pour la sauvegarde du patrimoine funéraire

Merci pour toute cette documentation : c’est passionnant !
Jean Pierre Bozellec

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mardi 13 novembre 2012 à 13h41, par  Bigas heras pascale

Bravo pour cet article passionnant

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lundi 12 novembre 2012 à 13h48, par  Alexandra

Bonjour,

je crois qu’une partie des éléments retrouvés lors des fouilles de 73 sont au musée Carnavalet.

bravo pour cet article c’est passionnant !

Alexandra

Logo de Ganang53.
samedi 6 octobre 2012 à 14h25, par  Ganang53.

Bravo à Philippe et aux autres contributeurs anonymes pour cette excellente étude agrémentée de superbes estampes, qui nous livre l’un des aspects historiques très méconnu de beaucoup de gens. Chapeau bas !

Logo de ludo
samedi 10 mars 2012 à 14h24, par  ludo

Merci pour votre article enrichissant. Je me suis toujours interessé au cimetière des saints-innoncents et à son quartier où se croisaient le cardo et le decumanus de Paris.

Logo de Catherine Quinet
mercredi 18 janvier 2012 à 08h46, par  Catherine Quinet

travaillant sur Mozart je suis allée hier à Paris sur ces lieux, je n’avais que très peu d’indications. J’ai donc atterrie à St Eustache où la plaque commémorative de Anna Maria Mozart est posée, pour le moment dans la chapelle Sainte Cécile, ignorée de tous, comme ces tragiques moments de notre passé en ce quartier des Saints-innocents. Merci pour ce merveilleux travail.

Logo de yoan cart
mardi 8 novembre 2011 à 16h08, par  yoan cart

PASSIONNANT !
Bravo pour ce tout ce travail, et les pour les illustrations qui l’accompagnent.
J’adore. Je suis fasciné par le vieux Paris.
Il y a 3 magnifiques bas reliefs dans l’église St-Gilles St-Leu rue St Denis, qui proviennent d’une chapelle (ou de l’église ?) du cimetière des Innocents.

Logo de midocha
dimanche 25 septembre 2011 à 00h54, par  midocha

Un article détaillé, clair, sur une Histoire que nous foulons en l’ignorant. J’avais rebondi à partir des recluses au Moyen Age. Et je suis restée examiner attentivenet ces gravures si précises. Merci pour tout ce travail qui répond à une avidité de culture. Même n’habitant plus â Paris, je me suis évadée avec plaisir...
Merci

Logo de midocha
dimanche 25 septembre 2011 à 00h47, par  midocha

Précis et détaillé, bien illustré, l’histoire que nous foulons des pieds. Merci de nous faire partager toute cette documentation. J’avais « rebondi » â partir d’un article sur les recluses au Moyen-âge. On tire un fil et avidité de connaissances intarissables...
Merci

vendredi 1er juillet 2011 à 15h36

merci, très intéressant et instructif !
c’est dommage que l’histoire des Grandes Halles n’en fait pas partie.

samedi 11 juin 2011 à 20h15

merci c’est formidable,le passé donne le tournis !

Logo de cybermax
dimanche 28 novembre 2010 à 20h32, par  cybermax

bonjour

je suis en guadeloupe et n’ai pas vu paris depuis longtemps, comme je m’intéresse à l’hygiène urbaine, le site m’a interpellé et également vos photos.

Merci de m’avoir replongé dans la plus belle ville du monde.

Cybermax

Site web : paris le bel
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samedi 14 août 2010 à 17h54, par  Jacquotte

Très beau, très intéressant ; bravo pour votre travail remarquable, et MERCI !

Logo de Philippe Landru
jeudi 8 octobre 2009 à 19h30, par  Philippe Landru

Dans la version initiale de mon article (avant un crash en janvier 2009), je citais mes sources. Je les redonne donc.

- Les photos « actuelles » sont toutes les miennes. Les gravures anciennes également : elles sont de Hoffbauer.

L’ouvrage essentiel sur la question (et quelques gravures noirs et blanches de l’article en sont issues) demeure l’ouvrage collectif réalisé par la Délégation à l’Action Artistique de la Ville de Paris sous la direction de Michel Fleury et Guy-Michel Leproux. C’est un ouvrage remarquable qui fait le tour de la question. Je l’ai complété avec « les 200 cimetières du Vieux Paris » de Hillairet. Tous ces ouvrages sont dans ma bibliographie.

Logo de manu
lundi 5 octobre 2009 à 21h35, par  manu

C’est vrai qu’on ne peut que vous féliciter. C’est un travail minutieux et riche en détails. L’évolution est cadrée et c’est un joli pan d’Histoire de la ville de Paris que vous nous offrez là. Remarquable.

Logo de DEM’S
mercredi 12 août 2009 à 10h40, par  DEM’S

Toutes mes félicitations pour cet article impressionnant.

Pourriez vous citer vos sources, en particulier celle des gravures/plans de Paris ?

Encore Bravo pour le travail !

Brèves

Qui est derrière ce site ?

vendredi 14 février

Pour en savoir un peu plus sur ce site et son auteur :

- Pourquoi s’intéresser aux cimetières ?
- Pourquoi un site sur les cimetières ?
- Qui est derrière ce site ?