Catacombes : une ville sous la ville

Article du Figaro - 05 novembre 2008
mercredi 31 décembre 2008
par  Philippe Landru

Si les Parisiens savent que leur ville est un gruyère, beaucoup préfèrent l’occulter. Et quoi : notre vivante métropole serait posée sur quelque trois cents kilomètres de galeries souterraines, telle une immense ville sur pilotis ? C’est pourtant vrai. Cet immense réseau labyrinthique, poétiquement (mais abusivement) baptisé catacombes (littéralement : cimetière souterrain), s’étend en effet sous une grosse partie de la rive gauche (de l’Odéon au parc Montsouris)et quelques zones de la rive droite (Chaillot, Montmartre, Belleville et Ménilmontant) à environ vingt mètres de la surface. L’origine de ces carrières ? La pierre. Depuis l’époque gallo-romaine, les Parisiens tirèrent du sol la matière de leurs bâtisses. Aux origines de Paris, ces « mines de pierre » furent d’abord exploitées à ciel ouvert : le calcaire rive gauche, le gypse rive droite. Mais la capitale s’étendant au-delà de la Seine et du Marais, il fallut dès le XIIe siècle creuser en sous-sol, plus en plus profondément (parfois 25 m), pour ne pas mettre en péril l’équilibre de la surface. C’est toutefois à la veille de la Révolution, en 1777, que fut créée l’Inspection des carrières. Le pouvoir se rendait compte de l’immensité qui avait fini par se creuser sous Paris, constituant un danger aussi bien physique que… politique ! Chaque couloir fut alors recensé, marqué de sa rue « en surface », et des cartes furent lentement établies. Au XIXe siècle, tandis que naissaient les égouts puis le métro, cette ville souterraine devint une attraction touristique, avant d’être fermée au public, ne nous laissant aujourd’hui que les fameuses catacombes de la place Denfert-Rochereau. En 2008, que reste-t-il des carrières ? Une immense zone franche aux innombrables vestiges (laboratoires souterrains, sanctuaires, abris de guerre, bunkers, salles d’expositions, cachettes, champignonnières, brasseries, tombes de fortune, armées de crânes et fémurs…) où s’aventurent des curieux bien équipés : les cataphiles, qui y font la fête, semant tracts et tags. Comme l’écrivait Jacques Yonnet : « Il n’est pas de Paris, il ne sait pas sa ville, celui qui n’a pas fait l’expérience de ses fantômes. » Descendons à leur rencontre…

Le site officiel

« Arrête ! C’est ici l’empire de la mort » Ainsi sont accueillis les visiteurs qui ont descendu les 131 marches des catacombes de la place Denfert-Rochereau. Pendant 1,7 kilomètre, ils circulent alors dans d’étroits couloirs constitués de crânes et d’ossements. Ici, parmi les six millions de défunts, reposent pêle-mêle La Fontaine, Rabelais, Robespierre, Charles Perrault, Fouquet, Colbert, Rameau… Pas question d’en identifier les dépouilles : elles faisaient partie de ces cimetières du centre parisien (tel celui des Innocents, aux Halles), dont les squelettes furent « délocalisés » entre 1786 et 1814 pour être entreposés là, dans les anciennes carrières de la Tombe Issoire. Chaque transfert fut l’occasion d’une procession funèbre, avec prêtres et catafalques, et permit d’assainir le cœur de la capitale, dont le sol était empoisonné par la surabondance de cadavres !

Baptisé « catacombes » en référence à celles de Rome, cet ossuaire reste une des plus belles curiosités touristiques de Paris. Il s’agit surtout d’une des rares possibilités officielles de descendre « en » carrières. Jusqu’au milieu du XXe siècle, l’itinéraire n’était pas limité et on y venait à la bougie. Les 230 000 visiteurs qui les arpentent chaque année doivent désormais montrer patte blanche et exhiber leur sac à la sortie : au fil des ans, trop de crânes ont été volés.
1, avenue du Colonel Henri-Rol- Tanguy (XIVe). Tél. : 01 43 22 47 63. Du mardi au dimanche de 10 heures à 17 heures, dernière descente à 16 heures. 7 €, TR : 3,50 €. Prévoyez un brin d’attente : l’accès est limité à 200 visiteurs à la fois.

Gilles Thomas : vérités et mensonges sur les catacombes

Fonctionnaire à la Ville de Paris, coauteur de l’Atlas du Paris souterrain, conseiller technique de multiples ouvrages et documentaires, Gilles Thomas est « le » spécialiste du sous-sol parisien.

Qui sont les cataphiles ?

La population cataphile s’étend du gardien d’immeuble au polytechnicien. Parmi les célébrités, citons au XIXe siècle les tragédiens Mounet-Sully et Talma, ou le savant Henri Poincaré. Plus récemment, l’ancien ministre de la Jeunesse et des Sports, Jean-François Lamour, ou le romancier Jonathan Littell ont évoqué leur passé cataphile.

Quand ils descendent, que font-ils ?

Descendre sous Paris, c’est remonter plus de 200 ans en arrière. Les uns y vont pour étudier ce passé toujours présent (chose ardue, car aucune autorisation n’est accordée). Les autres vont simplement s’y promener, faire des photos… ou des fêtes : Halloween étant une date de choix !

Quelles sont les légendes urbaines au sujet des carrières ?

Orgies, messes noires, trafics, comptent parmi les fantasmes portés sur le sous-sol parisien. Il n’y a pourtant que des fêtes. Parmi celles-ci, rappelons ce concert clandestin organisé dans l’Ossuaire la nuit du 2 avril 1897, où furent jouées la Danse macabre de Saint-Saëns et les Marches funèbres de Chopin et Beethoven. Les fêtes récentes ne brillent hélas que par les traces indélébiles laissées par les « fêtards » (moins « cataphiles » que « cataclastes ») : canettes, déchets, bombes de peinture…

Continue-t-on de creuser sous Paris ?

Il est interdit d’extraire des matériaux depuis 1813. En revanche, on a ensuite creusé pour le métro (200 km de galeries et 260 km de couloirs), les égouts (2 430 km), EDF, le téléphone, le chauffage urbain… Les dernières galeries creusées sous Paris le furent pour le Météor et l’Éole, ainsi que pour des extensions du réseau d’égouts. Mais que l’on ne dise pas que « Paris est un gruyère » , voilà bien une légende urbaine ; tout au plus la capitale est-elle un emmenthal… fromage à trous mais à pâte dure !

Les carrières risquent-elles un jour d’être comblées ?

Une nouvelle méthode de consolidation a fait son apparition depuis plusieurs dizaines d’années : le comblement par injection de béton à partir de la surface. Si les confinements sont mal réalisés, il arrive que des galeries soient remplies par erreur.

Paris peut-elle un jour s’affaisser ?

Ce qui était à craindre à la fin du XVIIIe siècle n’est plus d’actualité, grâce à la création de l’Inspection des carrières, le 4 avril 1777. En revanche, si un danger est envisageable, c’est plutôt via les égouts. Ce réseau couvre en effet tout Paris, alors que les carrières sont limitées à quelques arrondissements. Il existe plus de 30 000 bouches d’égout et l’on se trouve alors à quelques mètres à peine de la surface. De là à évoquer un risque d’attentat…

Des pistes pour creuser votre passion souterraine

Une fois visitées les catacombes, on peut profiter d’autres sous-sols bien balisés ou s’aventurer en zone interdite en suivant des plaques marquées IDC (Inspection des carrières). Attention cette infraction est punie d’une contravention de 38€ plus 22€ de frais de dossier.

Circuit IN

Écomusée des anciennes carrières des capucins. Au XIIe siècle, les moines capucins creusèrent pour trouver la matière à construire une chapelle. Les religieux se passant le mot, un tiers des pierres de Notre-Dame et la quasi-totalité de celles de Saint-Séverin furent tirées de cette même carrière. Devant le succès et les dangers du lieu, l’abbé Jacques-Denis Cochin créa à la surface un hôpital. Deux siècles plus tard, il existe toujours et se nomme l’hôpital Cochin. C’est donc dans le sous-sol du célèbre hôpital de Port-Royal que l’on peut s’enfoncer le samedi, et sur rendez-vous (tél. : 01 46 54 30 70). On y découvre les carrières telles qu’en elles-mêmes : étroites, parsemées de piliers marqués des rues en surface (« rue des Capucins, côté du midi »), avec un magnifique puits conduisant à la nappe phréatique. Méconnu et authentique. 27, rue du Faubourg-St-Jacques (XIVe).

Seul vestige des carrières de la rive droite, le Musée du vin s’enfonce sous la colline de Chaillot. Il prend place dans des carrières reconverties en celliers sous la Renaissance, les frères Minimes de Passy ayant décidé d’y faire vieillir leur vin clairet. Si les vignobles parisiens sont aujourd’hui bien oubliés, ce musée évoque les grandes heures du tire-bouchon, des amphores, des hottes de vendanges, du Clos Montmartre… 5, square Dickens (XVIe). 01 45 25 63 26 ; de 10 h à 18 h, sauf le lundi. 8 €, tarif réduit à 7 et 5,70 €.

Circuit OFF

-  Les carrières du Val-de-Grâce. Bâtie par Mansart suivant la volonté d’Anne d’Autriche, la célèbre abbaye fut construite au-dessus de carrières où, plus tard, sera tournée une séquence du Paris brûle-t-il ? de René Clément.
-  Les caves de l’observatoire abritent d’anciennes carrières où eurent lieu de nombreuses expériences scientifiques : chute des corps, étalonnage des thermomètres, effets de l’humidité. Louis Pasteur y préleva même… de l’air !
-  La tombe de Philibert Aspairt. Ce malheureux portier du Val-de-Grâce s’égara dans les carrières de la Grande Chartreuse (aujourd’hui sous le Luxembourg) en 1793. Il ne fut retrouvé qu’en… 1804 ! Ses restes furent inhumés in situ.
-  Les carrières de l’Odéon. Sous le fameux Théâtre se trouvent les carrières les plus septentrionales et anciennes de Paris. Elles auraient été inaugurées par les Gallo-Romains.
-  Les carrières du cimetière du Montparnasse. Dans ces huit kilomètres de galerie furent entreposés les ossements que ne pouvait plus contenir l’ossuaire de Denfert-Rochereau. Mais en vrac…
-  Le labo du Jardin des Plantes. Sous les bâtiments administratifs du Jardin fut expérimentée de 1897 à 1914 la survivance des espèces animales en milieu obscur.
-  Le bunker allemand. Le Sénat abritant l’état-major de la Luftwaffe, les Allemands établirent en 1943 un vaste bunker souterrain s’étendant sous le lycée Montaigne. Ses murs en témoignent : « Ruhe », « Rauchen Verboten »…
-  L’abri des Feuillantines. Électricité, chauffage, télépho ne, sanitaire, dallage… tout fut installé en 1944 dans cet abri courant sous la rue des Feuillantines. Il aurait été destiné à Pierre Laval… qui n’eut pas le temps de s’y cacher.
-  Les souterrains de l’École des mines. Depuis 1850, il est de tradition que chaque promotion d’élèves de l’École des mines élise une marraine - Annie Girardot (1956) ; Marie Laforêt (1959) ; Juliette Gréco (1967) ; Marie-Christine Barrault (1991) ; Marion Cotillard (2002) ; Claire Castillon (2004) - qu’ils entraînent dans les carrières et à laquelle ils dédient une fresque murale aux goûts divers…
-  Les réservoirs de Montsouris. Chef-d’œuvre d’architecture haussmannienne, ces réservoirs (inaccessibles même aux explorateurs souterrains !) peuvent contenir 200 000 m³ d’eau : à savoir un tiers de la consommation quotidienne parisienne.

Visites sauvages : 38 euros d’amende

« Il est interdit à toute personne non munie d’une autorisation émanant de l’Inspection générale des carrières d’ouvrir les portes et trappes d’accès aux escaliers et puits à échelons ou autres des anciennes carrières, de descendre dans ces ouvrages, de pénétrer et de circuler dans les vides des anciennes carrières s’étendant sous l’emprise des voies publiques de la Ville de Paris » (arrêté du 2 novembre 1955). Toute infraction est verbalisée par le recouvrement d’un procès-verbal de contravention s’élevant à 38 euros plus 22 euros de frais de dossier.


Commentaires

Catacombes : une ville sous la ville
mercredi 7 janvier 2009 à 22h49

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