MONTMORENCY (95) : cimetière des Champeaux

Visité en octobre 2009
lundi 24 septembre 2018
par  Philippe Landru

Le cimetière des Champeaux, créé au début du XVIIe siècle à Montmorency (Val-d’Oise), a la particularité d’être le plus grand cimetière polonais de France : il est d’ailleurs souvent appelé la nécropole polonaise ou le Panthéon de l’émigration polonaise. Il faut remonter au XVIIe siècle et aux premières relations franco-polonaise pour comprendre le phénomène : ainsi le prince Jakub Sobieski, père du futur roi Jean III de Pologne, était ami du prince Henri de Bourbon-Condé, époux de Charlotte de Montmorency. C’est aussi par la visite en Pologne de Jean Lelaboureur, historien, demeurant à Montmorency, que le lien de cette ville avec la Pologne est né. Il avait accompagné Louise-Marie de Gonzague qui s’était mariée, par procuration, avec le futur roi Wladyslaw IV Wasa. On retrouve des traces polonaises à Montmorency au XIXe. Des Polonais viennent alors sur les pas de Jean-Jacques Rousseau qui aura travaillé à la rédaction d’une constitution pour la Pologne.

À la fin du XVIIIe siècle, la Pologne n’est plus un État, partagée entre la Russie, la Prusse et l’Autriche. Cette période est marquée par une succession de révoltes et d’insurrections nationales, notamment celle de novembre 1830. Sévèrement réprimés par l’armée russe, de nombreux citoyens sont contraints à l’exil : c’est la Grande Émigration. Ainsi, après la défaite de l’insurrection de 1830-1831, plusieurs milliers de combattants (officiers ou soldats), d’hommes politiques ou de militants patriotes du royaume de Pologne se réfugièrent en Europe occidentale, notamment en France, parfois avec leur famille. L’un des plus connus, le général Karol Kniaziewicz, vétéran de la lutte pour l’indépendance et général dans l’armée napoléonienne, découvrit Montmorency dès 1833. Enchanté par la beauté du site, il y passa ses étés, bientôt rejoint par son ami d’enfance, le patriote poète Julian Ursyn-Niemcewicz. Ils furent les premiers Polonais à être inhumés au cimetière des Champeaux. Le cimetière de Montmorency devint assez rapidement un des lieux (avec par exemple le cimetière Montmartre) où les membres de l’élite des réfugiés se firent inhumer.

Depuis 1843, c’est le lieu d’un pèlerinage qui a lieu chaque année en mai ou en juin. La cérémonie commence par une messe funèbre à la mémoire de tous les Polonais morts en exil, suivie d’un sermon en français, de l’hymne catholique polonais – Boże, coś Polskę – et d’un cortège traversant la ville, de la collégiale Saint-Martin au cimetière, avec dépôt de gerbes. Ce pèlerinage est organisé par la Société historique et littéraire polonaise, créée en 1832 par le prince Adam Czartoryski, qui lui-même a été inhumé à Montmorency avant que sa dépouille ne soit ramenée en Pologne.

L’histoire de ce cimetière épousa celle de la Pologne durant le XXe siècle :
- il reçut les dépouilles de résistants et de déportés. De nombreuses plaques de marbre rendent hommage aux Polonais, victime de la Seconde Guerre mondiale. De la terre de Katyn y a même été rapportée. L’espace est devenu un véritable lieu de mémoire.
- dans les années 60, le cimetière devint à sa manière un lieu de résistance à la Pologne communiste. S’y firent inhumés des membres de la diaspora ayant refusé de revenir en Pologne sous ce régime.
Sur le mur du souvenir créé en 1970 célébrant les victimes de la Seconde Guerre mondiale fut ajouté un deuxième ensemble commémorant les déportés de l’Est détenus dans les camps soviétiques, puis les victimes tombés suite à la loi martiale de 1981.

Ce cimetière communal est aujourd’hui un témoignage de la lutte d’un pays pour sa liberté, 275 tombes polonaises ont été inventoriées : grands personnages de l’histoire polonaise, généraux, résistants, écrivains, intellectuels, artistes, membres de grandes institutions polonaises.


Curiosités


- A l’entrée du cimetière figure une liste qui répertorie les tombes polonaises du cimetière.

- Il existe dans ce cimetière plusieurs sépultures communes (c’est le cas de celle de Norwid), souvent fondées par des ordres religieux (voir plus bas)

- Le fils et la seconde épouse d’Ignacy Paderewski reposent dans ce cimetière.

- L’imposante chapelle Norero, outre le groupe statuaire qui la surmonte, est ornée de plusieurs médaillons en bronze.

- deux obélisques sur la tombe de deux gardes nationaux, tombés « pour la défense de l’ordre » lors de la Révolution de 1848 à Paris.

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Bas-relief de la tombe de Jan Maria Horodyski
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Médaillon Stepinski-Vessiere par Jean Rabiant
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Statue sur la tombe Blendlin par Emile Fernand Dubois.
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le médiallon du sous-lieutenant Léon Mongin, tombé sur le front en 1916.

Célébrités : les incontournables...


- Cyprien GODEBSKI
- Adam MICKIEWICZ (cénotaphe depuis son transfert au Wawel de Cracovie)
- Cyprian NORWID (possède un cénotaphe au Wawel de Cracovie)
- Delfina POTOCKA
- Henri VARNA


... mais aussi


Peu connu de l’essentiel des Français, ils le sont parfois des Polonais. J’indique brièvement la présence des principales personnalités de ce cimetière :

- le neurologue Jȯzef BABIŃSKI (1857-1932) et son frère Henryk (1855-1931), auteur de livres de cuisine sous ne nom d’Ali-Bab.
- la peintre moderniste Olga de BOZNAŃSKA (1875-1940).
- le sculpteur Franciszek BLACK (1881-1959).
- l’écrivain Hipolit BLOTNICKI (1795-1886).
- le poète Jȯzef CHAMIEC-JAXA (1842-1915).
- l’ingénieur et architecte franco-polonais Stéphane du CHÂTEAU (1908-1999), spécialisé dans les structures métalliques tubulaires.
- Aleksander CHODŻKO-BOREJKO (1804-1891), orientaliste, écrivain, poète polonais et consul de Russie en Perse, naturalisé français.
- le général Henryk DEMBIŃSKI (1791-1864), qui intégra les armées napoléoniennes, fut fait capitaine par Napoléon, puis servit la Hongrie puis l’empire Ottoman.
- L’écrivain et journaliste Jerzy DROBNIK (1894-1974).
- l’écrivaine et poétesse Seweryna DUCHIŃSKA (1815-1905).
- le général Janusz GĄSIOROWSKI (1889-1949).
- la princesse Kunegunda GIEDROYĊ (1793-1883), qui fut dame d’honneur de l’impératrice de Russie puis de l’impératrice Joséphine.
- l’ethnographe Bronisław GINET-PIŁSUDSKI (1866-1918), frère du maréchal.
- le poète Antoni GORECKI (1787-1861). Avec lui repose son fils Tadeusz (1825-1868) qui fut peintre, et l’épouse de ce dernier, Maria (+1922), fille de Mickiewicz.
- le peintre Antoni GOSIEVSKI (1827-1891) (dans le caveau collectif de C. Norwid).
- l’architecte Kiejstut JURGIELEWICZ (1888-1952).
- l’écrivaine et journaliste Marya KASTERSKA (1893-1969).
- le politicien et officier Aleksander KAWAŁKOWSKI (1899-1965).
- L’historien et héraldiste Szymon KONARSKI (1894-1981) qui repose avec l’architecte Stanisław KORYTKOWSKI (1903-1985).
- l’écrivain et critique littéraire Stanisław LAM (1891-1965).
- le peintre paysagiste Tadeusz MAKOWSKI (1882-1932), qui évolua vers le cubisme.
- l’architecte Włodzimierz MINICH (1914-1978).
- l’urologue Bolesław MOTZ (1889-1935).
- le peintre portraitiste Zygmunt MYRTON-MICHALSKI (1864-1909) (sous un médaillon en bronze signé P. Melin).
- le graveur Antoni OLESZCZYŃSKI (1794-1879), frère du sculpteur Władysław Oleszczyński qui œuvra dans les cimetières parisiens.
- Le poète Tomasz OLIZABOWSKI (1811-1879) (dans le caveau collectif de C. Norwid).
- l’écrivain Adam RZĄŻEWSKI (1844-1885) (dans le caveau collectif de C. Norwid).
- l’écrivaine et essayiste Olga SCHERER (1924-2001).
- Le poète et historien Karol SIENKIEWICZ (1793-1860), oncle de l’auteur de Quo Vadis ?. Son fils, qui fut diplomate, repose ici dans un autre tombeau.
- le général Kazimierz SOSNKOWSKI (1885-1969), qui fut plusieurs fois ministre.
- le compositeur et pianiste Wojciech SOWIŃSKI (1805-1880).
- l’homme de lettres Alojzy Władysław STRZEMBOSZ (1875-1917).
- le peintre paysagiste Jȯsef SZERMENTOWSKI (1833-1881).
- le poète et journaliste Andrzej TESLAR (1889-1961).
- le poète Tadeusz TWARDOWSKI (1910-1950).
- Aleksander WAT (1900-1967), écrivain qui fut l’un des inventeurs du futurisme polonais.
- la poétesse et romancière Kalina Gniewa WOŁOSIEWICZ (1913-2005).
- Jȯzef WYRWA (1898-1970), qui fut l’un des premiers organisateurs de la résistance en Pologne au début de la Seconde Guerre mondiale. Il repose avec son fils Tadeusz (1926-2010), historien de la Pologne contemporaine.
- le général Władysław Stanisław ZAMOYSKI (1803–1868).
- le général Antoni « Daniel » ZDROJEWSKI (1900-1989) qui fut, pendant la Seconde Guerre mondiale, commandant en chef de la branche militaire de la Résistance polonaise en France.

Sont inhumés ensemble ceux qui furent à l’origine de l’implantation polonaise à Montmorency :

- le général Karol KNIAZIEWICZ (1762-1842) qui participa à l’insurrection de Kosciuszko, organisa la légion du Danube et participa aux campagnes napoléoniennes (son nom est indiqué sur l’Arc de Triomphe de Paris).
- L’écrivain et poète Julian NIEMCEWICZ (1758-1841), qui fut député à la Grande Diète entre 1788 et 1792, secrétaire de Kosciuszko et représentant du gouvernement national en exil à Londres pendant l’insurrection de 1831.
Tous deux possèdent également un beau cénotaphe dans la collégiale Saint-Martin de Montmorency, mais on y refusa le transfert de leur reste.

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Les tombes ont été refaites depuis ma venue
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Cénotaphes dans la collégiale Saint-Martin

Sont inhumés dans le caveau collectif de la Société Historique et Littéraire Polonaise :

- le sculpteur et peintre Bolesław BIEGAS (1877-1954), peintre et sculpteur, membre de la sécession viennoise.
- le diplomate Wacław GRZYBOWSKI (1887-1959), qui refusa en 1939 la note diplomatique dans laquelle l’URSS justifiait l’invasion de la Pologne.
- le diplomate Jan LIBRACH (1904-1973).
- le juriste Georges MOND (1921-2000).
- l’historien et journaliste Władysław POBOG-MALINOWSKI (1899-1962).
- le pianiste August RADWAN (1867-1957).
- l’écrivaine et poète Maria SZELIGA-LOEWY (1854-1927).
- le journaliste Leszek TALKO (1916-2003).
- le pianiste et compositeur Jȯsef TURCZYŃSKI (1884-1953).
- la plaque centrale du caveau honore la mémoire du général et ministre de la guerre Kazimierz SOSNKOWSKI (1885-1969) qui ne repose pas là. Mort au Canada, il fut transféré en 1992 à Varsovie.

Sont inhumés dans le caveau collectif dominé par le médaillon en bronze de l’officier Kazimierz SZWYKOWSKI (+1899) :

- l’écrivain Wacław GASZTOWTT (1844-1920).
- le poète Maksymilian HERTEL (1844-1921).
- Le peintre Władysław CIESIELSKI (1845-1901).

Sont inhumés dans la sépulture commune de la bibliothèque polonaise de Paris :

- la philosophe Irena GAŁEZOWSKA (1891-1977).
- la philosophe Emilia FISZER (1885-1949).
- l’historien Czesław CHOWANIEK (1899-1968).
- l’écrivain et poète Zygmunt LUBICZ-ZALESKI (1882-1967).

Outre les Polonais, on y trouve aussi le tombeau de :

- Henry CORBIN (1903-1978), philosophe et orientaliste, qui interpréta et édita quelques-uns des classiques de la tradition chiite iranienne. Il se fit connaître dans les années 1937-1938 comme philosophe et premier traducteur en langue française de textes de Martin Heidegger, alors peu connu sur la scène internationale. Il repose avec son épouse et collaboratrice Stella Leenhardt (1910-2003).

- le peintre d’histoire lorrain Charles DUSAULCHOY (1781-1852), qui était également officier de la Marine et professeur de topographie militaire. Le médaillon qui orne sa tombe est une œuvre de Carl Elshoecht.

- l’architecte Emmanuel GONSE (1880-1954), réputé pour ses immeubles d’habitation, ses reconstructions d’églises et ses constructions sanitaires et hospitalières ( on lui doit en particulier l’aérium à Arès, au bord du bassin d’Arcachon ; l’hôtel de ville de Montdidier, de nombreuses églises en Picardie et l’Institut de puériculture de la Faculté de médecine de Paris. Dans le caveau familial repose son épouse, Suzanne Emmanuelle Gonse-Boas (1890-1970), fondatrice en 1931 de la Nouvelle Étoile des Enfants de France à Courbevoie, premier centre de médecine préventive de France, dispensaire associatif laïque, qui accueille les pauvres et les indigents ; ainsi que son gendre, le docteur Guy GODLEWSKI (1913-1983), qui fut également historien du Premier empire.

- le sculpteur normand Louis LEFÈVRE-DESLONCHAMPS (1849-1893), sous l’une de ses œuvres.

- Marthe MALOT (1850-1926) : écrivaine (elle fut l’auteur de cinq romans) et seconde épouse d’Hector Malot.



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vendredi 14 février 2014

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