AMÉLIE-LES-BAINS-PALALDA (66) : cimetière

samedi 25 août 2018
par  Philippe Landru


Curiosités


C’est dans le cimetière communal d’Amélie les Bains que se trouve un tombeau pour le moins mystérieux, sur une dalle de marbre en forme d’obélisque on peut lire « Tombeau de Nomura Kosaburo, élève militaire japonais, décédé le 26 juin 1876″.

La seconde moitié du XIXe siècle au Japon fut une période de grand bouleversement, tiraillé entre tradition et modernité, avec d’un côté l’Empereur qui perdait de son influence pour ne conserver qu’un pouvoir consultatif, favorable à la fermeture des frontières et de l’autre le Shogun, qui détenait le pouvoir exécutif et favorable à l’ouverture vers l’Occident. Les relations franco-japonaises connurent alors une époque faste : après « le traité de paix, d’amitié et de commerce » conclu en 1858 entre ce qui s’appelait le Shôgunat et le Second Empire, une période de coopération intense s’était ouverte entre les deux pays avides de développement diplomatique et militaire, industriel et commercial, mais aussi culturel et artistique.

C’est dans ce contexte que naquit en 1855 à Osafune, province de Bizen, Kosaburo, fils d’un samouraï d’Okayama, au service du seigneur Ikeda. Il perdit son père en 1866 à l’âge de 11 ans et hérita de sa charge. En 1869, il partit étudié à Edo (capitale impérial, ancien Tokyo) où sous l’impulsion de Léon Roche, Consul de France, une école franco japonaise avait vu le jour. En 1870, apprenant la déclaration de guerre de la Prusse, le Professeur Charles Buland alors au Japon, rentra au France avec 12 des meilleurs élèves de l’école militaire de Osaka, Kosaburo en faisait partie. Ces derniers étaient susceptibles d’intégrer les écoles les plus prestigieuses, telle que Saint-Cyr, les Mines ou Polytechnique. Ils arrivèrent 52 jours plus tard au port de Marseille. Le jeune Kosaburo entra alors à l’école Descartes. En, 1872 on retrouve Kosaburo à Paris : il y suit des cours spécialisés de mathématiques supérieurs au Lycée Louis le Grand et prépare le concours d’entrée à l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr pour devenir officier. On le suit grâce à ses carnets d’évaluation de 1872 à 1874, avant de trouver sa trace en 1876 à Amélie les Bains, sûrement victime de la tuberculose, et envoyé en cure à l’Hôpital thermal des armées pour y être soigné.

Kosaburo s’est éteint le 26 juin 1876, à seulement 21 ans, dans la station thermale d’Amélie les Bains : il aura était l’un des derniers samouraï du Pays du Soleil Levant et le premier ressortissant japonais du département. Chaque année, l’Ambassadeur du Japon en France ou le Consul Général du Japon à Marseille viennent se recueillir sur sa tombe. Une association d’amitiés franco-japonaise fut créée en 2009, Les amis de Kosaburo. Sur sa tombe sont régulièrement déposées des offrandes.

On trouve sur le net ce qui est proposé comme un « récit d’un natif » sur les derniers jours de l’étudiant japonais. J’ignore quelle en est réellement la source, mais je retranscrit ici ce récit d’un improbable Petit prince amateur d’étoiles, mort loin de chez lui :

Au-dessus de la station d’Amélie, ce petit cimetière de montagne loge presque dans les nuages. Quand on est assis sur une des tombes, on voit tout le village disparaître derrière le mur. Autour, les Pyrénées forment un cirque. Chevelures de vignes et d’oliviers, dénudées au sommet, elles montent avec de larges taches bleues dans leurs plis, des flaques de verdures claires, des prés pâles, tendres, inaccessibles. Seule, l’église dépasse les tombes de son toit roux comme un grand lit maternel placé à côté des berceaux.

« Gens de Bains, gens de peu d’années » ,dit un proverbe du pays. Le commentaire de ce dicton est écrit ici sur les dalles, en lettres, en larmes de regrets. A côté des caveaux, solides comme des « mas », fortifiés en vue d’invasions futures, où les gens du pays, de père en fils, superposent leurs longévités campagnardes, c’est une vraie moisson de printemps qui jonche cette terre. Dix-huit ans, vingt ans, vingt-cinq ans, trente ans. Une panathênée de jeunes filles aux yeux trop brillants, les joues colorées de l’éclat des passe-roses, se lève de cette prairie, le soir à la lune. Près d’elles, en foule, des officiers dorment, les moustaches raides, la croix d’honneur sur la poitrine. C’est pour la conquérir qu’en des terres lointaines ils ont gagné la blessure ou le mal dont ils sont morts. Jeunes gens, jeunes filles, ils sont maintenant seuls avec les fleurs, avec les arbres. Ceux qui les avaient amenés se sont enfuis. Beaucoup de ces ensevelis sommeillent sans nom sur leur tombe. Le souvenir du mal mystérieux qui les a rongés pèse comme une tare sur ceux qui les pleurent et qui vivent. Quelques-uns ont été abandonnés dans une épouvante si prompte que la terre seule les recouvre. Sans souvenir, sans croix, ils ondulent sous le drap de gazon.

Un soir de mai, j’étais monté jusqu’à ce champ paisible pour guetter la descente du soleil derrière l’écran des montagnes. Par-dessus le petit mur, je regardais vers le couchant. Soudain, derrière moi, tout près, une voix prononça :
« C’est bien beau, n’est-ce pas, monsieur ? »
Je me retournai.
Je vis un personnage fluet, presque un gnome, mais élégamment vêtu, avec des revers de satin à sa redingote bien ajustée, de larges carreaux à son pantalon de drap fin, où l’on ne sentait point les jambes. Un chapeau de forme haute, des lunettes d’or sur ses yeux vifs, trois poils de moustache hérissés comme les sourcils d’un chat achevaient de donner un aspect un peu inquiétant à cet être hoffmannesque. Je me souvins que j’avais aperçu plusieurs fois à table d’hôte, aux thermes, sur les terrasses, cette silhouette sans âge, presque sans sexe. Je saluai froidement.

Le petit homme perçut cette nuance. De sa poche il tira un carnet de cuir de Russie tout neuf, marquée son chiffre. II en sortit une carte parfumée, luisante comme une glace, et, sans aucun accent étranger, il me dit avec courtoisie :
« Excusez-moi de me présenter moi-même... Kossabero No Moura, élève militaire du Japon, section d’astronomie... »
Je pris la carte en m’inclinant et j’examinai le jeune mandarin. Une impression de difformité se dégageait de toute sa personne, sans que l’on pût la localiser nulle part. Au contraire, pris un par un, ses membres semblaient plutôt délicatement proportionnés. Il les remuait beaucoup dans la parole et dans la marche, avec des arrêts un peu brusques à la fin de ses mouvements souples, avec des grâces courtes de poupée. Sa race apparaissait surtout dans ses extrémités inimaginablement petites et affinées, dans ses mains gantées de suède, dans ses pieds chaussés de bas de soie rose pâle et de souliers vernis éblouissants, laqués au pinceau, comme son chapeau, ses habits, toute sa personne. Je demandai :
« Vous êtes venu dans ce pays-ci pour vous reposer ? »
Il sourit d’un air navré :
« Pour m’y reposer tout à fait, monsieur. Vous voyez, j’étais en train de choisir ma place, là-haut, à côté de ce buisson de roses. J’aurai la figure tournée du côté de mon pays. »
Il dit cela simplement avec l’accent d’une certitude triste mais paisible. J’esquissai un geste de protestation. Il m’arrêta de son sourire un peu obséquieux :
« Ne me consolez pas... Cela est accepté... D’ailleurs je serai ici en gracieuse compagnie. Avez-vous lu tous ces noms de jeunes filles sur ces tombes. On les amène de partout. Pourtant il n’y en a pas encore une qui vienne d’aussi loin que moi... »
Sur ces derniers mots, sa voix grêle s’altéra. Et, à travers le cristal de ses lunettes, il me parut que ses yeux bougeurs me regardaient avec angoisse. Ce ne fut qu’une lueur. Un souffle de vent venait de se lever qui faisait palpiter les iris, saluer la cime solennelle des ifs. Je touchai le bras du jeune homme et je lui dis avec douceur :
« L’air est bien frais pour vous, monsieur, ne voulez-vous pas que nous redescendions à l’hôtel ? »
Il secoua gentiment son chapeau :
« Le mal que le vent peut me faire maintenant ne compte pas près du plaisir que je goûte à rester encore quelques instants ici en bonne compagnie. Allons plutôt nous accouder à ce petit mur pour voir lever les étoiles. »
D’un geste il me désigna les constellations qui commençaient de monter dans le ciel pâle. Elles apparaissaient tout d’un coup, puis s’évanouissaient dans la buée du soir, comme des formes voilées. Kossabero dit :
« Je connais toutes ces étoiles par leur nom. Je sais aussi le nom des millions d’autres feux qui sont derrière ceux-là. J’ai appris comment leurs cœurs se meuvent et s’enchaînent. Mais à cette heure je donnerais tout mon savoir, toutes mes veilles, tous mes calculs, pour connaître ce qu’il y a derrière cette poussière de monde... Croyez-vous en Dieu, monsieur ? Croyez-vous que la pensée de tous ces morts subsiste hors du temps ? Ou bien tout tient-il dans ces berceaux de bois, pêle-mêle, enfants à la mamelle, jeunes filles, cuirassiers ? »
De nouveau ses yeux me regardaient avec une attente passionnée. Je me sentis le cœur bouleversé. Je n’avais pas le droit de parler à cet abandonné de nos doutes, de toutes ces angoisses où nos âmes se débattent entre le goût de croire et les difficultés de la foi. Ce qu’il me demandait c’était l’espérance, cette certitude de désir qui a créé les religions, adouci l’entrée de la mort à des générations et à des générations d’hommes. Je lui répondis :
« Monsieur, j’ai cru fermement quand j’étais enfant, que derrière ce ciel visible, il y en a un autre où la justice brille. S’il nous demeure caché, c’est que son éclat nous aveuglerait. Vous avez des raisons de penser que vous touchez à cette lumière, et vous me demandez par quel chemin on y arrive. Je puis seulement vous affirmer ceci : du fond de mon cœur, je crois qu’elle est. Pour le reste, un prêtre vous guiderait mieux que moi. C’est là que vous devez vous adresser. »
Il m’avait écouté, la face toujours tournée vers les astres, qui maintenant brillaient très purs, dégagés du flottement des brouillards. Il me répondit sans tourner la tête :
« J’y songeais... »

Kossabero s’est éteint, trois semaines plus tard, dans un fauteuil, assis près de la fenêtre, ses lunettes d’or sur son nez, ses cheveux noirs bien peignés et brillants, comme ses souliers vernis, posés au bout de ses chaussettes roses, sur un petit coussin de velours. Il s’était fait baptiser la veille. Il m’avait prié de lui servir de parrain. Une gracieuse jeune fille, hélas ! touchée du même mal que notre néophyte, avait accepté d’être ma commère. Le dernier mot de Kossabero a été pour elle. Il lui a pris la main, et il a dit :
« Au revoir, marraine. »

- La tombe de Léon Lesquendieu, originaire de l’Oise, mort à 31 ans en 1875. Sa tombe est constituée de blocs de minerais de fer issus de la mine où il travaillait.

- En 2011 eut lieu l’exhumation du premier évêque de Perth (Australie), John Brady, qui se trouvait à Amélie les Bains depuis sa mort en 1871. L’archevêque actuel de Perth voulait réunir tous les anciens évêques dans la nouvelle crypte de la cathédrale de Perth


Célébrités : les incontournables...


Aucune


... mais aussi


- Le général Clément BLANC (1897-1982), qui fut chef d’état-major de l’Armée de terre de 1949 à 1955.

- Le poète Jan BRZEKOWSKI (1903-1983), qui fut un des fondateurs et théoricien de l’avant-garde poétique polonaise. Il publia plusieurs volumes illustrés par Hans Arp, Max Ernst et Fernand Léger.

- Le baron russe Maximilien de CHAUDOIR (1816-1881), entomologiste qui se consacra à l’étude des coléoptères.

- Jacques Honoré LELARGE de LOURDOUEIX (1787-1860), romancier, journaliste et polémiste. Issu de la mouvance légitimiste, il se situait parmi les hérésiarques ou voltairiens de la droite, qui s’efforçaient de réconcilier la défense du trône et de l’autel avec les acquis philosophiques et libéraux. Ce désir de synthèse avec la modernité le conduisit finalement à rallier les rangs orléanistes, où il milita en faveur du suffrage universel.


Merci à Nicolas Badin pour les photos.


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vendredi 14 février 2014

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