HAUTEFAYE (24) : cimetière

Visité en août 2012
mardi 21 février 2017
par  Philippe Landru

Hautefaye ! Un nom qui procure un frisson chez ceux qui connaissent l’histoire, remédiatisée il est vrai (pour le plus grand dépit des habitants du village) en 2009 lors de la sortie de l’ouvrage de Jean Teulé Mangez-le si vous voulez. Moi, cela faisait bien trente ans que je voulais y aller, même si je n’ai visité la commune pour la première fois qu’en 2012.

Hautefaye est une commune du nord-ouest de la Dordogne, limitrophe du département de la Charente, entre Nontron et Angoulème : c’est dire si on est loin de l’image d’Epinal de la « Dordogne souriante », celle de Sarlat, de la Roque Gageac et du foie gras ; la carte postale du Périgord touristique.

Hautefaye est à peine un village : un peu plus de cent habitants en 2017 (mais plus de 400 lors de l’affaire) ! Le bourg tient en une photo (on remarque d’ailleurs, sur l’extrême-droite, le minuscule cimetière tout en longueur). Depuis 1870, on peut parier que les lieux ont à peine changé...


L’affaire


Le drame s’est déroulé au cours d’une foire aux bestiaux dans ce petit village, à l’été 1870, en pleine guerre entre la France et l’Allemagne. La peur collective est alimentée par des rumeurs selon lesquelles des espions prussiens seraient présents. Plusieurs incidents ont

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Alain de Monéys, la victime

lieu. A ce contexte politique général s’ajoute une situation économique désastreuse pour la Dordogne : depuis plusieurs mois, la région souffre en effet d’une situation de sécheresse qui nuit aux récoltes.

Pour un mot de travers, une centaine de paysans avinés, pris d’une crise de folie meurtrière, se jette sur un jeune noble de la région, Alain de Monéys, qui vient d’être élu au conseil municipal d’un village voisin. Ils accusent son cousin d’avoir déclaré « A bas Napoléon ! Vive la République ! ». Alain de Monéys défend son cousin et devient alors le centre de l’incident.

On en vient aux coups, puis le groupe tente de pendre Alain de Monéys à un cerisier. Mais l’arbre est trop fragile et la tentative de pendaison échoue. Les paysans entreprennent donc de le battre à mort. Il est torturé, à coups de sabot et de bâton. On tente même de l’écarteler. A l’agonie, Alain de Monéys est traîné jusqu’à une marre asséchée où il est immolé. L’autopsie confirmera que la victime a été brûlée alors qu’elle était vivante. Des témoins cités au procès, des responsables de ce lynchage, affirmèrent que certains participants étaient allés jusqu’à consommer la chair grillée du malheureux.

21 personnes furent inculpées et comparurent au Tribunal de Périgueux. La cour condamna quatre accusés à la peine de mort, un à une peine de travaux forcés à perpétuité en Nouvelle-Calédonie. Les autres accusés furent condamnés à des peines allant de 8 ans de travaux forcés à un an de prison.

Des rumeurs de cannibalisme ont entouré toute cette affaire, notamment à cause de phrases utilisées par certains participants comme « Nous avons fait griller à Hautefaye un fameux cochon ». Le fantasme cannibale des paysans fut aussi évoqué dans la presse.
La rumeur prit une forme précise lors du procès, à partir de phrases attribuées à deux des protagonistes lors des événements. Un témoin affirme avoir entendu le maire Bernard Mathieu déclarer « Faites ce que vous voudrez, mangez-le si vous voulez ! ». Ce que le maire nia farouchement. Un autre témoin évoqua les propos d’un homme qui regrettait de voir s’écouler la graisse du corps de la victime sans pouvoir la recueillir.

Le maire, Bernard Mathieu, s’illustra lors de cette affaire par son indécision, et son incapacité à prendre l’ascendant sur ses administrés. Son témoignage fut crucial au procès, et il démentit avoir prononcé la trop fameuse phrase : Mangez-le si vous voulez ! A la suite du procès, il fut destitué en public de sa fonction de maire de Hautefaye par le préfet de la Dordogne et fut remplacé à titre provisoire par Élie Mondout, conseiller municipal. Bernard Mathieu, probablement pris de remords, mourut peu de temps après.


Que chercher ?


Bien des ouvrages et des reportages furent réalisés sur cette affaire : souvent outranciers, on y grossit le trait du « village des cannibales ». Assez naturellement, les villageois n’aiment pas cette médiatisation, et il semble qu’à bientôt 150 ans des faits, les cicatrices ne soient pas toutes guéries.

L’église est toujours là bien sur, celle-là même où le corps calciné d’Alain de Monéys fut déposé entre deux draps. Le docteur qui en fit l’autopsie rédigea le rapport qui décrit l’état de la dépouille : « Cadavre presque entièrement carbonisé et couché sur le dos, la face un peu tournée vers le ciel, à gauche, les membres inférieurs écartés, la main droite raidie au-dessus de la tête, comme pour implorer, la main gauche ramenée vers l’épaule correspondante et étalée, comme pour demander grâce ; les traits du visage exprimant la douleur, le tronc tordu et ramené en arrière ». De l’examen du corps, le médecin établit qu’il a été immolé de son vivant et qu’il est mort des suites de l’asphyxie et des brûlures, et qu’auparavant il a été blessé par des objets contondants, piquants et tranchants.

Le taphophile ne pouvait se permettre d’ignorer le cimetière, bien que je ne sache pas ce que je pouvais trouver en y pénétrant. Minuscule, on en fait vite le tour de manière exhaustive, d’autant plus que l’essentiel des tombes sont contemporaines. Très peu de sépultures anciennes, cela limite ! Il serait intéressant de savoir quand le cimetière fut exilé à la périphérie du bourg : l’était-il déjà en 1870 ? Possible. Dans tous les cas, le transfert se fit peu de temps après le massacre. En outre, je me rappelais que l’essentiel des assaillants ne venait pas de Hautefaye, mais des villages voisins, essentiellement en Charente [1]. J’ignore où furent inhumés les pauvres restes carbonisés de la victime (ils ne sont évidemment pas au cimetière de Hautefaye !)

Je savais que le dernier témoin de ce crime, Noémie Lavaud, était morte à Hautefaye en 1953, âgée de 92 ans. J’avais l’espoir de retrouver sa tombe, mais il n’en fut rien.

Une consolation cependant : parmi les quelques très rares tombes anciennes, j’ai pu retrouver celle du conseiller municipal Elie Mondout, mort en 1880, qui avait remplacé Bernard Mathieu après le procès.

Au-delà du fait-divers, si sordide qu’il ait été, l’affaire de Hautefaye renvoie à biens des analyses fascinantes, conceptualisées par certains, comme l’historien Alain Corbin dans son provoquant « Village des cannibales ». Certaines de ces analyses offrent d’ailleurs une résonance grinçante dans les temps troubles qui sont les nôtres : le pouvoir de la rumeur, la capitulation de la raison (mais aussi de l’humanité) face au déchaînement d’une foule... Dès 1870 en outre, dans une histoire de cette région souvent touchée par les jacqueries, le « mouvement » de Hautefaye déclencha l’incrédulité, l’angoisse, mais aussi le mépris de la ville vis-à-vis des ruraux, ces « cannibales dégénérés ».


[1On pourrait s’amuser à traquer, à partir du procès et des noms des 21 cités, les présences dans les cimetières alentours.


Commentaires

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HAUTEFAYE (24) : cimetière
samedi 7 juillet 2018 à 17h51 - par  Bernon Alain

Ce fait divers peut être rapproché de la thèse de René Girard, qui, s’il l’avait connu l’aurait sans doute cité. Il est question de la violence collective déchainée par les jalousies qui se coagulent sur un individu. Pour aborder René Girard voir « Quand ces choses commenceront » aux éditions Arléa.

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