Nobles débris si peu immortels au Père Lachaise...

dimanche 12 juillet 2015
par  Philippe Landru

Les plus anciens du site se souviendront, en son temps, de la quête que j’avais entamée pour retrouver l’intégralité des tombes des académiciens français, immortels uniquement par le mythe, mais très rapidement oubliés en réalité. Le travail de fond avait donné lieu à cet article, qui a depuis été complété par pas mal d’internautes, et que je poursuis au fur et à mesure des disparitions et des mises à jour, car pas mal, notamment ceux du XVIIIe siècle, me résistent.

Centralisation et absolutisme monarchique firent que beaucoup d’entre-eux furent inhumés à Paris, et en particulier au Père Lachaise, catalogue mondain du XIXe siècle. Lorsque je fis mon enquête, grâce à des sources très diverses, mais en particulier les vieux ouvrages du cimetière, j’établis la liste la plus précise possible (si j’en ai oublié, c’est très peu et cela fera l’objet d’un scoop si on en retrouve un autre en ce lieu). Je me fis un devoir de retrouver l’intégralité des tombeaux et d’en faire les fiches (elles se trouvent toutes sur ce site). Sept tombes d’académiciens au Père Lachaise me résistèrent néanmoins : bien qu’a priori présents, je ne parvins pas à mettre la main sur leur tombe. Sur le coup, je les ai indiqué et en suis resté là, ne préférant pas prendre position. Il y a effectivement deux types de « charlots » dans les taphophiles du Père Lachaise : ceux qui indiquent les défunts parce qu’ils situés dans les guides anciens (sans vérifier que les tombeaux sont encore là), et ceux qui, ne les trouvant pas, « décident » de déclarer que ceux-ci ont disparu !

Récemment, Marie Beleyme dont les habitués du site connaissent la pugnacité, chiffonnée par cette absence de certitude quant à leur sort, décida de régler son sort au clan des sept ! Bien sur, elle partit des ouvrages anciens, puis vérifia les cadastres. Du temps à localiser le plus précisément possible les anciens emplacements, des mises en perspective en comparant plans et ouvrages, quelques rendez-vous à la conservation, et voilà le travail livré chaud sur le site.

J’en profite pour préciser que Marie est en train d’effectuer un travail sur le premier Père Lachaise tout à fait original (car jamais effectué), apte à passionner le plus pointu des connaisseurs du cimetière. Fera-t-elle profiter mon site de ce travail ou, plus probablement, créera-t-elle un site dédié ? Je dis simplement cela pour lui mettre un peu la pression ;-)

Pour l’heure, voici le résultat certifié sur de ces recherches sur les « sept oubliés » du Père Lachaise, ces académiciens que plus personne ne visite mais dont, je n’en doute pas, vous avez tous secrètement rêvé de connaître l’emplacement de la tombe...

Commençons par ceux que j’avais identifié comme ayant disparu du cimetière dans lequel ils avaient été inhumés.

Ils ne sont finalement que deux :

- Pierre LAUJON (1727-1811), dont la pierre tombale sans doute humble (car provisoire) appartint à l’enfance du cimetière. Il fut poète et chansonnier, et à vrai dire goguettier, et le succès qu’il connut à l’époque ne fut sans doute pas en rien dans son élection à l’Académie alors qu’il avait 80 ans. J’ignore dans quelle partie du cimetière il fut inhumé.

- Gabriel VILLAR (1748-1826) : père de la Doctrine chrétienne, professeur et recteur de l’établissement de la Flèche, évêque de la Mayenne en 1791, il fut député à la Convention, obtint la conservation du Collège de France et l’organisation de la Bibliothèque nationale. Il fut inhumé en bordure du chemin de la 10ème division. Sa pierre tombale très lourde tomba face contre le sol, rendant l’identification de la tombe inaccessible. A l’emplacement exact de cette tombe se dresse désormais un tombeau massif et anonyme qui n’a sans doute aucun lien avec lui.

Passons maintenant à ceux qui furent « relocalisés »

- Bon-Joseph DACIER (1742-1833) : historien et philologue, il fut conservateur des manuscrits de la Bibliothèque nationale puis président du Conservatoire de 1806 à 1829. Membre de l’Académie des sciences morales et politiques, puis de l’Académie française ; C’est à lui que fut adressée la célèbre Lettre à M. Dacier relative à l’alphabet des hiéroglyphes phonétiques dans laquelle Champollion lui fit part de sa découverte d’un système de déchiffrement des hiéroglyphes égyptiens. Sa tombe este encore visible et identifiable (identité de son fils), quoique très dégradée, dans la 29ème division, quasiment en bordure de l’allée des Chèvres. Elle m’avait échappée lors de mes relevés systématiques mais fut ré identifiée par Marie.

On en arrive maintenant aux sept cas les plus épineux.

- L’abbé André MORELLET (1727-1819) fut en son temps un homme d’influence ; et un parfait représentant des Lumières. Il fréquenta les salons de Mmes du Deffant et Necker, fut l’ami de tous les philosophes de son temps et participa à la réalisation de l’Encyclopédie (il fut même embastillé). C’est dans son salon que prit naissance la querelle des piccinistes et des glückistes. Il fut le dernier directeur de l’ancienne académie dont il sauva les archives durant la Terreur. La Révolution le priva de tous ses bénéfices. À la création de l’Institut, il revendiqua, au nom des anciens académiciens vivants, la propriété du Dictionnaire et reprit sa place. Il fut encore député au Corps législatif de 1806 à 1815. Tous les guides, anciens comme nouveaux, placent sa tombe dans la 20ème division. Il y est effectivement, mais encore faut-il le trouver : sa pauvre tombe est devenue totalement anonyme et se délite à grande vitesse. Restent les illustrations anciennes pour témoigner de ce à quoi la tombe ressemblait.

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La tombe à l’origine...
Lithographie de Jolimont.
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... La tombe maintenant.

- Pierre Louis de LACRETELLE (1751-1824) « l’Aîné », comme nous allons le voir, se joue de nous dans les divisions. Avocat de formation, ami des Lumières lui-aussi, il fut élu membre de la Commune de Paris en 1789, puis député du tiers état de cette ville aux États généraux. Réélu à la Législative, il fut l’un des fondateurs du club des Feuillants. Prudent, il s’éloigna de Paris et ne siégea pas à la Convention. Juré à la Haute-Cour nationale sous le Directoire, il eut à juger notamment Gracchus Babeuf. Rallié à Napoléon, il fut élu à l’Académie en 1804 et se consacra à la littérature sous le Premier Empire et la Restauration. Mais où repose-t-il ? Pour comprendre les imbroglios qui vont suivre, il faut faire un petit point généalogique : Pierre Louis l’aîné dont il est ici question avait deux frères : Christophe (1759-1824) et Charles (1766-1855), qui fut également académicien français. Charles eut lui-même un fils, Pierre-Henri (1815-1899) : nous en reparlerons.

Première confusion : en 1908, Moiroux indique dans la 28ème division la présence de Pierre-Louis. Il y a bien un tombeau Lacretelle dans cette division, mais il s’agit de celui de Pierre-Henri, le neveu (1815-1899), auteur de romans et de poésies, ami de Lamartine, qui fut député de Saône-et-Loire de 1871 à 1898. Il repose ici sous une stèle sur laquelle sont également indiquées sa soeur et son épouse. Il est à noter que seul son prénom Henri est indiqué sur la tombe. Notons également qu’il fut le grand-père d’un troisième académicien dans la famille, Jacques de Lacretelle (1888-1985), auteur de Silbermann, qui repose quant à lui dans l’église du château de Saint-Gabriel-Brécy (14) !

Seconde confusion : Gabrielli dans son dictionnaire fait deux erreurs (qui sont reprises ensuite dans le dictionnaire de Paul Bauer) : non seulement il place a tort le tombeau de Pierre-Louis l’Aîné dans la 49ème division (ou repose en fait son frère Christophe), mais encore il mélange l’oncle et le neveu dans le tombeau de la 28ème division.

Bref, on s’y perd. La réalité est alambiquée :
- Christophe de Lacretelle reposait dans un tombeau de la 49ème division qui semble avoir disparu.
- Charles de Lacretelle repose au cimetière Saint-Brice de Macon (71)...
et Pierre-Louis l’Aîné se trouve, sans aucune identification, dans le caveau de son neveu (Pierre-) Henri dans le caveau de la 28ème division ! On peut imaginer que le neveu récupéra le tombeau de tonton pour son propre tombeau, à moins qu’il n’y ai eut un transfert. Les archives consultées par Marie authentifient dans tous les cas sa présence dans le caveau de la 28ème.

- Antoine-Louis-Claude DESTUTT de TRACY (1754-1836) : général de la révolution française, député de la noblesse aux Etats généraux, ce disciple des Lumières se rallia à Bonaparte et devint après le 18 brumaire l’un des trente premiers sénateurs. Initié à la philosophie sensualiste de Locke et de Condillac, il mit au point sa propre doctrine et devint le chef de file des idéologues (c’est d’ailleurs lui qui créa le mot idéologie). Son œuvre eut une influence réelle sur les philosophes et économistes du XIXe siècle, tels que John Stuart Mill, Herbert Spencer, Taine ou Marx. Membre de l’Académie française en 1808 et de l’Académie des sciences morales et politiques en 1832, il fut appelé à la chambre des Pairs par Louis XVIII. S’il repose encore dans la 10ème division où il fut inhumé, il faut désormais le chercher dans un tombeau familial de facture moderne qui n’indique en aucun cas sa présence. Dans ce même tombeau repose, tout aussi anonyme, son petit-fils Léonel Antoine MOUCHET DE BATTEFORT DE LAUBESPIN (1810-1896), qui fut sénateur de la Nièvre de 1888 à 1896.

Dans les deux cas qui suivent, on est plongé au sens propre comme au figuré dans la jungle !

- Trophime-Gérard de LALLY-TOLLENDAL (1751-1830) : député aux Etats généraux puis émigré, il revint en France en 1792 pour tenter, en vain, d’en faire sortir le roi et ses proches. Emprisonné, il échappa par miracle aux massacres de septembre puis repartit en exil, mais se proposa pour être l’avocat de Louis XVI, ce qui lui fut refusé. Revenu en France après brumaire, il connut tous les honneurs sous la Restauration, dont celui d’entrer à l’Académie. Il repose toujours dans la 11ème division, dans un caveau La Tour du Pin qui ne ressemble plus à rien et qui est désormais recouvert par la végétation !

- François-Auguste PARSEVAL-GRANDMAISON (1759-1834) : peintre et poète, il fit partie de la campagne d’Égypte en 1798. Élu membre de l’Académie française en 1811, il se consacra à la composition d’une épopée à laquelle il travailla plus de vingt ans : Philippe Auguste, poème héroïque en douze chants. Sa tombe se trouve contiguë à celle de Lally Tolendal, et est en plus piteux état encore.

Demeurent deux mystères non encore élucidées :

Les amateurs du cimetière connaissent bien le massif et usé mausolée de la famille Duvergier de Hauranne de la 13ème division. Y reposent de manière certaine Jean-Marie DUVERGIER de HAURANNE (1771-1831), qui fut député de la Seine inférieure sous la Restauration, et son petit fils, le journaliste Ernest DUVERGIER de HAURANNE (1843-1877), qui fut député du Cher à l’Assemblée nationale (1871-1877). Manque cependant à l’appel, et c’est tout le problème, la génération intermédiaire, à savoir l’académicien Prosper DUVERGIER de HAURANNE (1798-1881) : les registres sont formels quant à son absence du tombeau familial. Journaliste, collaborateur du « Globe » puis de la « Revue des Deux-Mondes », il fut député (1831-1849, puis 1850-1851) et l’initiateur de la campagne des Banquets. Il ne fut jamais inhumé au Père Lachaise où l’indique à tort Paul Bauer. Peut-être faudrait-il chercher à Herry (cimetière que j’ai visité) où il est mort, et dans lequel se trouve peut-être son tombeau.

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Tombeau familial du Père Lachaise...
... dans lequel ne repose pas l’académicien.

Nous terminerons par le cas le plus énigmatique de cette liste : Jean-Louis LAYA (1761- 1833). Auteur dramatique et critique littéraire, il enseigna également à la Sorbonne. On peut trouver sur le net, dans le Journal des débats politiques et littéraires du‎ 29 août 1833, sa rubrique nécrologique que je joins, et qui raconte son inhumation au Père Lachaise. Gabrielli, puis Bauer, l’indiquent dans la 15ème division (il est à noter que Moiroux ne l’indique pas au Père Lachaise).

Le hic ? C’est que la conservation ne possède rien sur sa présence ici. Rien non plus à Montmartre, où est enterré son fils. Il semblerait que les recherches se poursuivent.


Photos Destutt - Lally-Tolendal et Parseval : Marie Beleyme.


Commentaires

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Nobles débris si peu immortels au Père Lachaise...
mardi 18 octobre 2016 à 19h48 - par  auclin

parceval grandmaison est l’auteur du portrait de robespierre fait lors de la séance du 9 thermidor étant présent comme député du centre de la convention

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Nobles débris si peu immortels au Père Lachaise...
dimanche 12 juillet 2015 à 18h49 - par  Marie Beleyme

Effectivement, le cas Laya est complexe. Henry le place par exemple du côté de la 75ème (n°173 : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:P%C3%A8re-Lachaise_-_Plan_-_Henry.jpg) mais le Salomon n’indique qu’une seule et unique concession Laya dans la 10ème (que je n’ai pas encore localisée).
Je sais qu’à la Conservation, ils continuent à plancher sur le cas Laya.
J’en profite d’ailleurs pour les remercier une nouvelle fois pour l’aide qu’ils m’ont apportée. Un vrai plaisir ce jeu de piste. :-)

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Nobles débris si peu immortels au Père Lachaise...
dimanche 12 juillet 2015 à 12h53 - par  David Tong

Bravo pour ce très bel article, fourni, solide, sérieux et vraiment super passionnant !

On met la pression sur Marie pour qu’elle nous fasse part de la suite de ses recherches ? :)

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vendredi 14 février 2014

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