COPPET (Suisse) : château

visité en août 2017
lundi 15 octobre 2018
par  Philippe Landru

Coppet est une énigme et attire la convoitise des taphophiles ! Le domaine du château possède un tombeau dont aucune photo n’existait sur le net jusqu’à aujourd’hui.

Je suis allé à Coppet. Je les avais même contacté auparavant. Si le château se visite, ce n’est pas le cas du domaine, propriété privée. Impossible donc d’approcher le tombeau des Necker. Un taphophile m’avait dit qu’il était visible du grillage qui entoure la propriété : j’ai fait le tour du domaine, mais n’est rien pu apercevoir. En réalité, il semblerait que le mausolée soit caché derrière un grand mur au milieu d’un bosquet.

C’est en 1784 que le banquier Jacques NECKER (1732-1804) fit l’acquisition du château. Après avoir fait fortune à Paris et à la suite du succès de ses essais en matière de politique économique, il avait été nommé par Louis XVI directeur général du Trésor royal en 1776, puis des Finances. Il modernisa alors l’organisation économique du royaume en s’opposant au libéralisme de ses prédécesseurs. Renvoyé en mai 1781, peu avant les grandes spéculations boursières sous Louis XVI, il fut rappelé en août 1788 avec le titre de ministre d’État du fait du soutien indéfectible de l’opinion publique, et convoqua les États généraux en obtenant le doublement du tiers état. Renvoyé par Louis XVI le 11 juillet 1789, il retrouva sa fonction après la prise de la Bastille pour apaiser les révolutionnaires. Confronté à l’opposition de l’Assemblée nationale, il démissionna de nouveau en septembre 1790. Après sa démission, il se retira dans son château, où il poursuivit l’écriture de plusieurs ouvrages.

En 1794 mourut son épouse, Suzanne Necker (1737-1794). Elle avait créé et régné sur un salon littéraire rapidement devenu l’un des plus célèbres de Paris à l’époque où son époux était aux affaires. Elle prit soin de donner à sa fille une excellente éducation, bien supérieure à celle dont bénéficiaient les jeunes filles de son milieu à la même époque. Elle fonda à Paris, en 1778, un hôpital, qui porte aujourd’hui son nom : l’hôpital Necker-Enfants malades. Elle rédigea d’étonnantes instructions sur la construction de son tombeau et sur les soins à apporter à sa dépouille. Au temple de Coppet, on peut voir le monument de piété filiale érigé par ses soins à ses parents.

Leur fille Germaine, plus connue sous le nom de Madame de STAËL (1766-1817), avait épousé, en 1786, le baron Erik Magnus Staël von Holstein, ambassadeur du roi Gustave III de Suède auprès de la cour de France à Versailles (le couple se sépara en 1800). Elle mena une vie sentimentale agitée et entretint en particulier une relation orageuse avec Benjamin Constant. Sa réputation littéraire et intellectuelle s’affirma grâce à trois essais philosophiques de sa rédaction. Favorable à la Révolution française et aux idéaux de 1789, elle adopta une position critique dès 1791 et ses idées d’une monarchie constitutionnelle la firent considérer comme une opposante gênante par les maîtres de la révolution. Malgré le statut de diplomate de son mari, elle dut se réfugier auprès de son père en Suisse à plusieurs reprises. Interdite de séjour sur le sol français par Napoléon Bonaparte qui la considérait comme un obstacle à sa politique, elle s’installa dans le château familial de Coppet qui servit de lieu principal de rencontres au groupe du même nom, et d’où elle fit paraître Delphine (1802), Corinne ou l’Italie (1807) et De l’Allemagne (1810/1813b). Veuve en 1802, elle se remaria en 1811 avec un jeune officier genevois, Albert de Rocca, et rouvrit son salon parisien à la faveur de la Restauration de la maison de Bourbon. Grâce à la publication de De l’Allemagne (1813-14), elle popularisa en France les œuvres des auteurs de langue allemande, jusqu’alors relativement méconnues. Elle ouvrit ainsi la voie au romantisme français, directement inspiré des premiers romantiques allemands et anglais.

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Monument de piété filiale des parents de Mme Necker - temple de Coppet

Le tombeau de famille des Necker fut donc une création de Suzanne Necker, qui avait la hantise d’être enterrée vivante, mais également de s’imaginer se décomposer sous la terre. Son époux respecta scrupuleusement ses consignes : elle ne fut mise dans son cercueil de plomb que trois mois après sa mort, celui-ci étant rempli d’alcool pour la conservation. Dix ans plus tard, il vint la rejoindre.

Quid de ce fameux tombeau ?

A l’origine existait une version beaucoup plus monumentale et somptueuse du tombeau, mais les événements révolutionnaires la poussèrent à adopter une voie plus austère. Sur les plans de Jean-Pierre Noblet, avec la collaboration du marbrier veveysan Jean-François Doret (qui avait réalisé le mausolée de Catherine Orlow (1781) à la cathédrale de Lausanne), il fut décidé d’aménager le tombeau dans un petit bois au sud du jardin potager. Le sol, les parois et la voute seraient de marbre blanc et noir. Au centre, le tombeau composé d’une corbeille de marbre noir de Saint-Triphon avec, en creux, la forme de deux corps qui devaient y être immergés dans un liquide conservateur, le tout recouvert d’une vitre scellée et protégée par un baldaquin reposant sur quatre colonnettes d’angles. Parallèlement, l’architecte Noblet réalisa un simple édifice de plan rectangulaire tout en pierre de taille de roc, surmonté d’une couverture en bâtière de faible pente.

Mme de Staël y fit poser, au dessus de la porte, un bas-relief commandé en 1807 au sculpteur allemand Frédéric Tieck, représentant ses parents élevés au ciel tandis qu’elle-même pleure sur leur sépulture. Elle finit par les rejoindre, embaumée. Quand, en 1817, la tombe fut ouverte pour recevoir le cercueil de Germaine, les deux Necker baignaient toujours dans leur bain d’alcool, leurs corps recouverts par une pellicule rouge. La tête de Suzanne faisait un angle vif sur le côté, mais les restes de Jacques Necker étaient parfaitement préservés. L’accès au tombeau fut dès-lors muré et plus jamais ouvert depuis ! Le petit bois aux alentours a cependant continué à servir de cimetière pour la famille.

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Le tombeau de Coppet
Pour la première fois sur le net, une photographie rare du tombeau de Coppet. Elle provient du n°26 du journal de Coppet (janvier-mars 2017) et m’a été très aimablement transmise par Bernd Wolter.

J’ai réussi (et c’est un document inédit) à me procurer une photographie du bas-relief de 1807.

On dispose du récit que fit Chateaubriand, accompagné de Juliette Récamier, de sa visite du tombeau de Mme de Staël à Coppet :

« Je suis allé hier visiter Coppet. Le château était fermé ; on m’en a ouvert les portes ; j’ai erré dans les appartements déserts. Ma compagne de pèlerinage a reconnu tous les lieux où elle croyait voir encore son amie, ou assise à son piano, ou entrant, ou sortant, ou causant sur la terrasse qui borde la galerie ; Mme Récamier a revu la chambre qu’elle avait habitée ; des jours écoulés ont remonté devant elle […] Du château, nous sommes entrés dans le parc ; le premier automne commençait à rougir et à détacher quelques feuilles ; le vent s’abattait par degrés et laissait ouïr un ruisseau qui fait tourner un moulin. Après avoir suivi les allées qu’elle avait coutume de parcourir avec Mme de Staël, Mme Récamier a voulu saluer ses cendres. À quelque distance du parc est un taillis mêlé d’arbres plus grands, et environné d’un mur humide et dégradé. Ce taillis ressemble à ces bouquets de bois au milieu des plaines que les chasseurs appellent des remises : c’est là que la mort a poussé sa proie et renfermé ses victimes. Un sépulcre avait été bâti d’avance dans ce bois pour y recevoir M. Necker, Mme Necker et Mme de Staël : quand celle-ci est arrivée au rendez-vous, on a muré la porte de la crypte. L’enfant d’Auguste de Staël est resté en dehors, et Auguste lui-même, mort avant son enfant, a été placé sous une pierre aux pieds de ses parents. Sur la pierre sont gravées ces paroles tirées de l’Écriture : Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant dans le ciel ? Je ne suis point entré dans le bois ; Mme Récamier a seule obtenu la permission d’y pénétrer. Resté assis sur un banc devant le mur d’enceinte, je tournais le dos à la France et j’avais les yeux attachés, tantôt sur la cime du Mont-Blanc, tantôt sur le lac de Genève : les nuages d’or couvraient l’horizon derrière la ligne sombre du Jura ; on eût dit d’une gloire qui s’élevait au-dessus d’un long cercueil. J’apercevais de l’autre côté du lac la maison de lord Byron, dont le faîte était touché d’un rayon du couchant ; Rousseau n’était plus là pour admirer ce spectacle, et Voltaire, aussi disparu, ne s’en était jamais soucié. C’était au pied du tombeau de Mme de Staël que tant d’illustres absents sur le même rivage se présentaient à ma mémoire : ils semblaient venir chercher l’ombre leur égale pour s’envoler au ciel avec elle et lui faire cortège pendant la nuit. Dans ce moment, Mme Récamier, pâle et en larmes, est sortie du bocage funèbre elle même comme une ombre. Si j’ai jamais senti à la fois la vanité et la vérité de la gloire et de la vie, c’est à l’entrée du bois silencieux, obscur, inconnu, où dort celle qui eut tant d’éclat et de renom, et en voyant ce que c’est que d’être véritablement aimé ».


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vendredi 14 février 2014

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