Que nous révèlent les pierres tombales ottomanes ?

Article de aujourdhuilaturquie.com - 8 mai 2017
lundi 8 mai 2017
par  Philippe Landru

En se promenant sur la rive asiatique d’Istanbul, dans le quartier d’Üsküdar, à quelques mètres de la mosquée moderne Sakirin, on longe un immense cimetière musulman à flanc de colline qui laisse apercevoir de nombreuses stèles funéraires ottomanes surmontées de turbans, de fèz et de motifs floraux.

Il s’agit en fait d’un des plus grands cimetières musulmans du monde, le cimetière Karacaahmet, du nom d’un célèbre médecin des âmes du XIVème siècle, maître de la confrérie des Bektasi (confrérie soufie).

La promenade le long de ses allées de cyprès permet de découvrir de nombreuses tombes ottomanes à la symbolique très poétique qui ne manqueront pas de fasciner le visiteur.

Pourtant, les prescriptions de l’Islam concernant l’inhumation et l’aménagement des tombes recommandent clairement des « signes simples et nus », sans inscription ni décor, aucun indice ne devant trahir la fortune ni le rang du défunt. Il semblerait néanmoins que les dignitaires de l’empire ottoman aient choisi de s’affranchir de cette modestie car on y trouve de très nombreuses hica tasları, « pierres écrites », dressées verticalement pour indiquer la présence des tombeaux. On remarquera également que ces stèles n’ont pas toujours la même orientation que la tombe, elles sont même parfois perpendiculaires.

Des épitaphes destinées à conserver le souvenir de l’identité du défunt

Alors que, conformément au rituel d’inhumation musulman, les tombes doivent être orientées vers la Mecque, les stèles, elles, doivent pouvoir être lues par le plus grand nombre. Elles sont donc orientées vers le lecteur potentiel, visibles depuis la rue. Le mur du cimetière est ainsi percé de fenêtres grillagées à travers lesquelles le passant peut lire les épitaphes et prier pour l’âme des défunts en connaissant précisément leur identité. La topographie du cimetière révèle d’ailleurs une véritable hiérarchisation sociale, les emplacements privilégiés se trouvant en bordure des chemins et voies d’accès.

Dans la tradition ottomane, l’épitaphe représente une demande adressée au lecteur pour qu’il prononce la fâtiha[1] à l’intention de l’âme du défunt . On trouve des formules très claires telles que : « Que les frères qui viennent visiter ma tombe me fassent le bienfait de prononcer une fatiha pour mon âme ». Parfois, un défunt pouvait même avoir plusieurs stèles en différents endroits pour s’assurer du maximum de prières, la stèle étant alors déconnectée de la tombe.

Le visiteur aura du mal à déchiffrer ces épitaphes écrites en langue ottomane… alors qu’elles offrent une véritable mine d’informations sur le défunt qu’on trouverait difficilement ailleurs.

La plupart des stèles contiennent les indications suivantes :

une invocation à Dieu ou plus rarement une lamentation ;
les qualités du mort ou du chef de famille si le défunt est le proche d’une personnalité importante ;
le nom et titre du défunt
l’invitation à prononcer la Fatiha en son nom
la date de sa mort.
Entre le XVIe et le XIXe siècle, les textes des épitaphes s’allongent avec, notamment, le recours aux chronogrammes, ces poèmes en vers créés autour de la date de la mort du défunt, dont les lettres correspondent en réalité à des chiffres, conformément à un système de numération littérale.

En réalité, ces chronogrammes représentaient surtout un petit jeu littéraire, ajoutant une touche artistique à la stèle car leur déchiffrement supposait à la fois une bonne connaissance de la langue poétique ottomane mais aussi d’un certain nombre de conventions telles la correspondance numérique des lettres de l’alphabet ou des diverses méthodes de calcul possibles.

Au XIX ème siècle, les chronogrammes devinrent un véritable un genre littéraire dans lequel les poètes ottomans excellaient et y démontraient leurs prouesses littéraires. Néanmoins, ils restaient l’apanage d’une clientèle aisée aux moyens suffisants pour passer commande auprès d’un poète spécialisé.

Une symbolique très poétique

Pour répondre à un souci pratique de déchiffrement des épitaphes, compte tenu du grand nombre d’illettrés au sein de la population, des ornements symboliques étaient également gravés.

Ainsi, les tombes des femmes étaient facilement identifiables grâce à leurs motifs floraux.

Parfois, la stèle contenait des indications sur les circonstances du décès. Ainsi, une pierre tombale enroulée d’un voile de mariée serait celle d’une femme mariée morte très jeune.
Une stèle faisant apparaître un cyprès entouré de deux autres cyprès signifierait qu’il s’agit d’une femme morte en couche

Les stèles peuvent également être surmontées de coiffes symboliques indiquant la fonction du défunt.

Sans prétendre à l’exactitude, on peut proposer quelques interprétations :

– Le turban en forme de boule, simple, appelé le « Örfi destarlı kavuk » indique la sépulture d’un Ouléma ou d’un homme de religion (imam , mufti ou « kadi ») ou encore de certains derviches ou employés dans les medersas.

– Les stèles coiffées d’un turban « enroulé » et entortillé représentent souvent un « Burma sarıklı başlık », dignitaire, souvent Pacha ou « defterdar » le grand officier chargé, sous l’Empire Ottoman, de tenir les rôles de la milice et des revenus de l’État (équivalent en France du surintendant des finances). Ce turban était surtout utilisé au 16ème siècle.

– Le couvre-chef tel un « pot aplati à l’envers » le “Kallavi kavuk” était réservé aux Sadrazam, aux « Kubbealtı vezirleri » vizirs de la coupole ou aux « Kaptan-ı derya » soit capitaines. Ce sont des coiffes réservées aux militaires qui ne se portaient que lors de batailles où jours de fêtes.

– Les turbans « en cage », “Kafesli Destarlı Başlık” appartenaient aux dignitaires du divan (cabinet ministériel).

Enfin, cette stèle faisant apparaitre une palette de peinture et des pinceaux indique assurément le tombeau d’un peintre du Palais.

L’étude de ces stèles funéraires ottomanes fournit ainsi des renseignements précieux sur la société musulmane sous l’Empire mais cette étude ne saurait être exhaustive puisque seules les stèles en marbre sont conservées aujourd’hui alors que la plupart des inhumations se faisaient sans stèle, tout au plus avec un piquet en bois.

Mais la visite de ce cimetière n’en constitue pas moins un voyage dans le temps plein de poésie au cours duquel le visiteur pourra laisser son imagination interpréter certaines épitaphes restés mystérieuses.

Sabine Schwartzmann


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