CALAIS (62) : cimetière nord

Visité en octobre 2015
lundi 22 février 2016
par  Philippe Landru

En dehors des cimetières paroissiaux, Calais posséda quatre générations de cimetières.

1ère génération : le « vieux cimetière ». En 1793, la municipalité calaisienne décida de créer un cimetière au-delà des murs de la ville, notamment pour des questions d’hygiène. Elle racheta un jardin d’agrément ayant appartenu à la duchesse de Kingston que l’on peut situer aujourd’hui à l’emplacement du bassin de la Batellerie (qui n’était alors pas encore creusé). C’est là que la dépouille de Lady Hamilton, décédée dans la misère en 1815, fut déposée dans une humble fosse. Rapidement, des problèmes pratiques se posent : les tombes se situant au pied et à l’extérieur des fortifications, l’armée interdit d’ériger un mur ou une simple haie pour les protéger et des bestiaux vont y paître. De plus, la place vient à nouveau rapidement à manquer.

2nde génération : le cimetière Saint-Pierre. Encore enserrée dans ses remparts, Calais ne peut plus aménager de cimetière intra muros. En juillet 1811, Napoléon autorise par décret la ville à acheter à Saint-Pierre, la commune voisine, un vaste terrain en bordure de la route de Boulogne pour y créer une nouvelle nécropole [1]. La situation est inédite : les Calaisiens vont enterrer leurs morts dans la ville d’à côté ! A l’époque, Saint-Pierre a encore un aspect très rural, toutes les rues ne sont pas pavées, une ceinture de peupliers et un petit mur séparent les tombes des habitations et de la route. Mais au fil du temps, avec l’industrialisation de Saint-Pierre, le cimetière se retrouve au coeur d’une cité dynamique en croissance, parcourue quotidiennement par des convois funèbres ! La situation est intenable.

3èmé génération : le cimetière nord. En 1867, les édiles calaisiens achètent le polder Bodart situé à l’ouest de la Citadelle, un espace qui totalise 36 000 m². Le « cimetière Nord » commence à se remplir d’abord par la translation des dépouilles des Calaisiens enterrés à Saint-Pierre. Plusieurs extensions du cimetière Nord eurent lieu, par exemple pour y accueillir les militaires morts lors de la Grande Guerre, puis ceux tombés au cours de la Seconde Guerre mondiale. Durant cette période, les Allemands mirent en place des tombes pour leurs soldats morts lors des bombardements, d’autres faits de guerre, ou dans les hôpitaux. A la Libération, toutes ces sépultures furent transférées à Gonnehem.

Le cimetière nord souffrit de la guerre, et certaines tombes furent littéralement pulvérisées. Ainsi, sur le grand tombeau de la famille du député-maire de Calais Léon Vincent, une plaque indique que les corps ont disparu lors du bombardement du 11 septembre 1944.
Les Allemands avaient miné le cimetière car il se trouvait en zone stratégique en cas de débarquement allié. Son accès était donc interdit après la libération de la ville. Un couple de Calaisiens, ayant bravé l’interdiction pour aller fleurir la tombe de leur fille à la veille de Noël 1944, déclencha une explosion qui lui fut fatale. La zone étant désertée, les corps ne furent découverts que deux mois plus tard.

La 4ème génération, la plus récente, constitue la création, face aux besoins nouveaux, du cimetière sud.


Curiosités


Plat, monotone, sans végétation, une histoire mouvementée comme nous l’avons vu, une politique de reprise agressive en dehors du « façadisme » des bordures, le cimetière le plus ancien de Calais n’a pas grand intérêt, sinon celui d’aller y dénicher les quelques personnalités qui s’y trouvent, dont la renommée reste limitée. On s’attendrait à mieux de la principale ville du département.

La proximité du drame humain que représente la trop fameuse « Jungle » de Calais et son immense camp de réfugiés ne pouvait évidemment pas ne pas avoir de répercussions dans les cimetières de la ville, mais c’est plutôt au cimetière-sud de la ville que l’on inhume les réfugiés décédés, souvent jeunes et morts accidentellement en tentant de rejoindre le Royaume Uni.

A l’entrée du cimetière, un imposant monument funéraire en forme de tube de canon levé vers le ciel rappelle un accident survenu en février 1876 dont voici le récit : Aux lendemains de la guerre de 1870 marquée par la défaite française, des recherches sont entreprises pour mettre au point de nouveaux types de canons. Entre 1872 et 1877 la batterie d’expériences de Calais est choisie pour accueillir les écoles à feu. Le polygone de tir calaisien, avec une portée de 10 km, s’étend sur une plage à l’est du port, entre les jetées et le Fort-Vert. Le président de la République, le maréchal Mac-Mahon, y assiste en personne par deux fois à une série d’essais. Un télégraphe électrique relie la batterie à un poste d’observation qui indique rapidement les points de chute. Le problème est que les artilleurs passent beaucoup de temps à ramasser les éclats des obus qui ont éclaté en plein ciel, car ils doivent le reconstituer. Pour remédier à cela, on creuse un puits profond de 4 mètres, revêtu d’une solide maçonnerie, auquel on accède par un couloir tortueux. On peut y faire éclater les obus, tout en protégeant les artilleurs de la projection rectiligne des éclats.

Le 17 février 1876 survient dans ce puits l’inimaginable après qu’un obus relié par un fil à une batterie électrique connaisse plusieurs ratés. Intrigué par le silence de l’étincelle électrique, le capitaine dirigeant l’expérience décide de se rendre dans le puits, accompagné de trois artilleurs, afin de comprendre la cause du dysfonctionnement. C’est alors que la sentinelle chargée de la garde de la pile commet un geste fou : elle actionne le déclencheur ! L’explosion qui se produit déchiquette les quatre soldats se trouvant à proximité de l’obus. L’aumônier de la garnison a juste le temps de donner l’absolution au chef de détachement, Joseph de l’Estourbeillon (29 ans), qui expire dans ses bras. L’homme n’a pu être identifié que grâce aux galons cousus sur ses manches. Les trois autres soldats qui l’accompagnaient, âgés de 24 ans et appartenant tous au 15e d’artillerie, sont morts sur le coup.

La thèse de l’accident, avancée au départ dans la presse, est mise en pièces lors du discours d’adieu du colonel de Montluisant prononcé le jour des funérailles, en l’église Notre-Dame : l’officier révèle publiquement, à la surprise générale, le rôle funeste de la sentinelle. L’homme à l’origine du drame fut jugé et emprisonné, mais on ne sut jamais le pourquoi de son geste, secret militaire oblige. Une souscription permit de récolter les fonds nécessaires à la construction du monument funéraire du cimetière Nord. Sous le marbre et le bronze, reposent toujours les corps d’Ovide Just, Xavier Locque et Nicolas Munier, la dépouille de Joseph de l’Estourbeillon ayant été rapatriée au Croisic, ville natale du capitaine. [2]

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Une authentique coiffe calaisienne !


Célébrités : les incontournables...


Aucune

Comme cela a été dit, la maîtresse de l’amiral Nelson, la très belle Lady Hamilton (+1815) ne possède plus de tombe (dans un cimetière qui d’ailleurs n’existe plus).

C’est au cimetière sud que l’on ira chercher les cendres du Compagnon de la Libération Raymond Pétain.


... mais aussi


- Le poète calaisien DUBACQ (1780-1861), dont il ne reste plus grand chose hormis une pierre délitée (div5).

- Le peintre Edouard DUHAMEL (1875-1938), qui fut conservateur du musée de Calais, repose sous un gisant de femme dont on admirera les étonnantes chaussures à talon.

- Le peintre paysagiste Louis FRANCIA (1772-1839), réputé pour ses talents d’aquarelliste. Son œuvre personnelle se compose de dessins paysagistes de facture naturaliste. Ses sources d’inspiration favorites sont les vues côtières (plages, ports, estuaires, scènes de pêche) mais n’excluent pas les motifs ruraux (forêt, bocage, chemins, ponts, chaumières, moulins). On lui connaît aussi des marines (tempêtes, naufrages) et des vues de Paris. En raison de sa clientèle britannique, on trouve l’essentiel de son œuvre dans différentes institutions anglo-saxonnes. J’ai cherché en vain sa tombe, et me demande si elle est toujours là (div5).

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Buste et tombeau de Louis Francia, peintre français. Lithographie, vers 1840.

- L’architecte Emile RENARDIER (1878-1948), qui oeuvra beaucoup à Calais (il contribua en particulier à l’édification du beffroi aux côtés de Louis Debrouwer). Il connut une vie tumultueuse : son visage était fortement marqué par une brûlure au vitriol infligée par une maîtresse dépitée de se voir délaissée !

- Le corsaire Tom SOUVILLE, surnommé par les Anglais « Cap’tain Tom » (1777- 1839), fut un corsaire et sauveteur calaisien, à l’origine du premier bateau de sauvetage de Calais. Il fut l’une des figures les plus illustres du système de la course, aux enjeux financiers importants pour l’époque. Entre 1811 et 1815, cela rapporte plus de 5 millions de francs à Calais.

- Léon VINCENT (1874-1955) : entrepreneur en manutention et transit sur le port de Calais, il fut maire de Calais de 1925 à 1934, et député du Pas-de-Calais de 1928 à 1936, siégeant au groupe républicain socialiste. Il fut également censeur de la Banque de France.


Sources pour l’historique www.nordlittoral.fr


[1L’existence de deux nécropoles distinctes à Calais trouve son origine dans la séparation entre Calais et Saint-Pierre, effective jusqu’en 1885, date de la fusion en une seule commune de ces deux entités administratives.

[2Source : La Voix du Nord, 17 février 2011.


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vendredi 14 février 2014

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