BREST (29) : cimetière Saint-Martin

visité en janvier 2018
dimanche 1er octobre 2017
par  Philippe Landru

C’est en 1794 qu’ouvrit le cimetière dit « de Saint-Martin » de la commune de Brest qui en compte plusieurs. Il en est le plus ancien et, de ce fait, joue le rôle de nécropole pour les familles notables. Il résulte de compromis entre la dimension architecturale que voulurent lui donner les premiers concepteurs, mais aussi des agrandissements successifs, de l’édification de la clôture, qui en modifièrent l’ordonnancement. Les destructions de la Seconde Guerre mondiale furent également importantes. Aujourd’hui, nombre de sépultures anciennes ne sont plus entretenues.

Le cimetière couvre une surface de six hectares divisés à la manière d’une grille en 34 carrés. Comme le plus souvent en Bretagne, le cimetière offre un paysage essentiellement minéral gris et austère.

Une signature domine dans le domaine de l’édification, entre 1810 et 1914, des chapelles et des monuments du cimetière : celle de la famille Poilleu (qui repose évidemment en ce lieu). Nous les rencontrerons à plusieurs reprises de la visite. Ils exploitèrent le gisement de pierre de Kersanton, qui borde l’estuaire du Daoulas.

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Tombeaux de famille Poilleu


Curiosités


- Lors de la montée en puissance de la Montagne dans le gouvernement révolutionnaire, les administrateurs du conseil général du Finistère crurent pouvoir s’insurger contre la Terreur naissante. Vingt-six d’entre eux, à la suite d’un procès mené principalement à charge, furent condamnés à la peine capitale par un tribunal révolutionnaire et guillotinés à Brest le 22 mai 1794. Un mausolée fut érigé en 1865 en leur mémoire. Comme plusieurs oeuvres du cimetière, il fut réalisé par l’atelier Poilleu.

- La chapelle des Morts, par Auguste Pouliquen, sert désormais de columbarium au cimetière.

- Un enclos délimitait anciennement l’ancien cimetière israélite : il n’en reste rien, mais la présence dans un angle du cimetière, d’anciennes tombes juives attestent de la présence de cette ancienne nécropole confessionnelle.

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L’ancien cimetière juif

- D’anciens caveaux abandonnés ont été récupérés et transformés en caveautins pour de nouveaux destinataires.

- Brest dispose de son saint « local » : le père Le Sauce (1818-1884). Celui qui fonda en 1855 les petites sœurs des pauvres à Brest bénéficie d’un culte : petits mots, pièces de monnaie ou petits bijoux constituent autant d’ex-voto laissés là par ceux qui considèrent que le saint homme est toujours capable d’effectuer des miracles par la simple apposition des mains sur la tombe. Un succès certain, attirant des malades et des étudiants avant les examens.

-  Un fait divers tragique durant la Seconde Guerre mondiale : l’explosion de l’abri Sadi-Carnot. Creusé en pleine ville, il servit aux populations durant les sévères bombardements de Brest durant le conflit. Durant le siège de la ville par les Américains (août-septembre 1944), cet abri protégeait ce qu’il restait des services administratifs de la municipalité. L’armée allemande consentit à laisser aux civils une partie de l’abri Sadi-Carnot à condition qu’ils n’en sortent plus. Il accueillait principalement les dirigeants de la Délégation Spéciale, les services municipaux, le service sanitaire, des infirmières de la Croix-Rouge, des dirigeants du Secours national, des assistantes sociales, une dizaine de religieuses des Ordres de l’Assomption, de la Providence et du Bon Secours et des membres de la Défense Passive, auxquels s’ajoutaient des soldats de l’organisation Todt et des parachutistes de la compagnie de réserve. Un matin, un soldat Todt chargé du groupe électrogène qui alimentait l’abri se lève pour le mettre en marche. À la suite d’une fausse manœuvre, un incendie éclat : l’abri est rempli de munitions et de bidons d’essence. Toutes les munitions explosèrent, transformant le long tunnel en un véritable canon. Les flammes s’élèvèrent à 30 mètres au-dessus de l’entrée. 371 Français furent tués, carbonisés d’un seul coup ; cinq à six cents Allemands auraient été tués. Victor Eusen, le maire de Brest, était au nombre des victimes [1]. Plusieurs de ces victimes reposent dans ce cimetière.

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la comtesse Marie-Antoinette Tardieu de Maleyssie faisait partie des victimes : voir ci-dessous.

- La comtesse Béatrice Charlotte de Rodellec du Portzic (1850-1941), qui reste dans les mémoires pour un événement rocambolesque de sa vie qui inspira à Maurice Leblanc un chapitre des aventures d’Arsène Lupin. Dans Arsène Lupin contre Herlock Sholmès le chapitre 2 intitulé le diamant bleu nous parle du vol du fameux diamant à une certaine Comtesse de Crozon. Cet épisode est directement inspiré d’une affaire réelle survenue à cette comtesse. Dans la soirée du 2 août 1906. Elle reçoit ce soir-là des amis dans son château de Ker Stears, dont l’attaché de l’ambassade de Russie. Quelques heures après cette réception on s’aperçoit de la disparition d’une bague ornée d’un diamant d’une valeur de 50 000 francs or. Le bijou est retrouvé 20 jours plus tard caché dans le flacon de dentifrice du diplomate. Faute de preuves on le relâche. En juillet 1907 l’affaire rebondit : le diplomate intente un procès en diffamation aux époux de Rodellec du Portzic. Le procès public est un déballage de mauvais goût sur la vie privée des deux parties. C’est un scandale mondain dans la presse. Elle vécut séparée de son époux après cette affaire. Dans cette même tombe repose sa petite-fille, la comtesse Marie-Antoinette Tardieu de Maleyssie (1905-1944). Pendant la guerre 1939-1945, elle dirigeait « la Famille du Prisonnier », organisme de bienfaisance et paya de sa personne et de sa fortune pour aider les victimes. Elle fit partie des victimes de l’abri Sadi Carnot le 9 septembre 1944 (voir ci-dessus). La tombe tryptique de la famille fut élaboré à partir de 1880 par J.Poilleu.

- Particularité de ce cimetière, à l’image d’une ville à forte culture française dominant un arrière-pays bretonnant : le peu de manifestation celtisante ancienne.

- La statue sur la tombe de la jeune Léontine Besnou, morte à deux ans en 1848, fut réalisée par les Poilleu. Elle fut récompensée à Londres lors de l’Exposition universelle de 1851.

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Le buste en marbre du docteur Louays-Duverger, sous un dais.

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Tombe des deux frères Rol, morts à 16 ans, et que leurs camarades de l’École navale avaient payée, « parce qu’ils étaient des Antilles ».

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Chapelle de Kindelan, vers 1840, par Lapierre et fils.
Cette chapelle funéraire néogothique au nom de la famille Kindelan est un des monuments les plus remarquables du vieux cimetière St Martin de Brest.
Elle fut probablement construite peu après la mort du colonel Ferdinand Gusman de Kindelan, décédé à Brest en 1837, à l’âge de 45 ans. Ce baron espagnol fils d’un général allié à Napoléon avait épousé en 1823 la fille d’un riche négociant et armateur de Brest, Jean-François Riou-Kerhalet.

Célébrités : les incontournables...


Il n’y a aucune célébrité de premier ordre à Brest, mais toute la foule de ceux qui firent l’histoire de la ville : les magistrats, les armateurs, les navigateurs, les commerçants, les « saints locaux »... L’essentiel de ceux qui donnèrent leur nom aux artères de la ville repose ici : c’est aux Brestois de découvrir dans ses allées leur patrimoine local. Au final cependant, un très grand nombre de personnalités compte-tenu de la taille du cimetière.

Les tombeaux Bienvenüe du cimetière sont ceux du frère de Fulgence, père du métro, et de sa descendance.


... mais aussi


- Le contre-amiral Jean-Julien ANGOT des ROTOURS (1773-1844), qui fut gouverneur de la Guadeloupe de 1826 à 1830.

- Jacques BAGUENARD (1945-2014) : professeur de sciences politiques et de droit constitutionnel à l’Université de Bretagne occidentale à Brest et Quimper. Doyen de la faculté de droit, il fut nommé expert européen en administration publique pour les pays de l’Europe centrale et orientale dans le cadre des programmes TACIS et PHARE. Il participa à de nombreuses missions visant à asseoir les bases constitutionnelles de pays en transition démocratique, renforcer l’Etat de droit et la décentralisation, notamment en Europe Centrale et en Afrique. Il a, en tant qu’universitaire, publié une quinzaine d’ouvrages visant à mieux analyser les particularismes de l’univers politique et la « pathologie » du pouvoir afin de faire comprendre les dysfonctionnements de la démocratie. Il travailla en particulier sur le mouvement de révolte des Bonnets rouges.

- Max BAHON (1871-1959) : ingénieur du génie maritime, il fut directeur général et vice-président de la Compagnie du Canal de Suez.

- Le contre-amiral Emile BARTHES (1894-1974), qui prit part durant la Seconde Guerre mondiale aux opérations en mer du Nord et sur les côtes de Norvège. D’autres membres de la famille, disparus en mer, sont signalés sur la tombe[carré 6, rang 3, tombe 23/24].

- Lucien Marie BEAUGÉ (1879-1958) : capitaine de frégate, il se fit connaître en tant qu’océanographe et publia plusieurs ouvrages. Il fut le père de l’écrivain chrétien Jacques Lebreton (né Béaugé), qui repose au Père Lachaise. Reposent avec lui dans ce caveau un autres de ses fils : André BEAUGÉ (1913-1997), ancien prêtre-ouvrier devenu ensuite botaniste au CNRS[carré A, rang 5, tombe 8/9].

- Dans ce même cimetière, mais dans un autre caveau portant le nom de sa mère (Bérubé) repose un troisième fils du précédent : Henri BEAUGÉ-BÉRUBÉ (1920-2015), qui s’engagea dans les FFL en juillet 1940. Il fit les campagnes d’Italie et de Tunisie, puis participa au débarquement de Provence à Cavalaire. À la fin de la guerre, il fut, de 1947 à 1949, aide de camp du général Koenig, gouverneur militaire de la zone d’occupation française en Allemagne. Il fut ensuite, dix ans durant, officier des Affaires indigènes, avant d’être détaché auprès du gouvernement du Maroc pour l’administration provinciale, puis de diriger le centre pétrolier d’Hassi Messaoud de 1960 à 1963. De 1963 à 1971, il fut chargé pour la DATAR de la création des parcs naturels régionaux en France. Il fut fait Compagnon de la Libération[Carré A Rang 1 Tombe 22/23].

- Eugène BÉREST (1922-1994), maire de Brest de 1973 à 1977, il fut député UDF du Finistère de 1978 à 1981[carré 25, rang 1, tombe 4].

- Hyacinthe BIZET (1804-1867), qui fut maire de Brest et qui est également l’un des ancêtres de Nicolas Hulot.

- Jean CAM (1918-195), créateur dans les années 40 premier magasin Rallye, qui fusionna plus tard avec le groupe Casino. Beaucoup de Brestois se souviennent encore du magasin Rallye de Brest, qui avait ouvert ses portes en 1968. La marque Rallye disparut définitivement en 2005, absorbée par Casino.

- L’armateur Jean-Charles CHEVILLOTTE (1838-1914), qui développa les lignes commerciales maritimes à partir de Brest. Catholique fervent, il fut aussi à l’origine de la création des « écoles libres ». Il fut député du Finistère entre 1885 et 1889.

- Alfred CHUPIN (1916- ?), qui fut maire de Brest et député du Finistère de 1951 à 1955.

- Le contre-amiral et baron d’Empire Julien Marie COSMAO-KERJULIEN (1761-1825), qui après avoir participé à la guerre d’indépendance américaine, puis aux batailles navales de la Révolution, devint une pièce maîtresse de la marine impériale : il reprit le Rocher au diamant aux britanniques, permettant ainsi de lever l’étau sur la Martinique, puis participa à Trafalgar. Préfet Maritime de Brest pendant les Cent-jours, il fut fait Pair de France.

- L’officier de marine Jean CRAS (1879-1932), qui mit au point une règle qui porte aujourd’hui son nom : la « règle Cras ». Elle permet de tracer la route ou de porter un point sur une carte marine. Conciliant sa carrière maritime et s