Noyelles-sur-Mer (80) : Première guerre mondiale : un cimetière chinois en terre picarde

Article de Laurent Ribadeau Dumas - France TV info, 09 juillet 2014
mardi 22 juillet 2014
par  Philippe Landru

La commune de Noyelles-sur-Mer (Somme) abrite le plus grand cimetière chinois en territoire français. Un site géré par la Commission du Commonwealth pour les tombes de guerre (CWGC). Y reposent notamment plus de 800 ouvriers du Chinese Labour Corps venus travailler en Europe pendant la Première guerre mondiale pour le compte de l’armée britannique. Reportage.

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Vue générale du cimetière chinois de Noyelles-sur-Mer (Somme) le 1er août 2013
© AFP - Philippe Huguen

Le cimetière chinois est installé au milieu des champs, à quelques centaines de mètres à l’extérieur de Noyelles. Un gazon, impeccablement coupé, agrémenté de pins et de cèdres, entoure les 842 tombes de travailleurs chinois, signalées chacune par une stèle blanche. Sur chaque stèle, figure un numéro de matricule du défunt, beaucoup plus rarement un nom. Au-dessus, une phrase type en idéogrammes chinois, traduite en anglais, honore la personne décédée : « Faithful unto death » (« fidèle jusque dans la mort »), « Though dead he still liveth » (« Même mort, il reste vivant »)… A l’entrée, une porte en pierre rappelle celles de monuments chinois anciens.

« La politique du Commonwealth en la matière est d’enterrer les personnes à l’endroit où elles sont décédées. On veille à ce que chacun soit enterré de la même façon, quel que soit son grade, son origine, sa confession », explique Sophie Fayet, représentante (française) du CWGC. « Comme les autres cimetières militaires du Commonwealth, celui de Noyelles-sur-Mer a été conçu pour rappeler un jardin anglais typique. Il doit être beau pour inspirer la sérénité et le respect. Pour les Anglo-Saxons, c’est une manière d’exprimer leur patriotisme », ajoute-t-elle. Chaque semaine, une équipe de jardiniers se rend à Noyelles.

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Plaque de tombe dans le cimetière chinois de Noyelles-sur-Mer, avec en idéogramme chinois, l’inscription « fidèle jusque dans la mort ».
© FTV - Laurent Ribadeau Dumas

Le CWGC entretient en France quelque… 3000 sites, véritables cimetières militaires et carrés militaires dans des lieux de sépulture communaux. Un entretien assuré par plus de 400 employés appartenant à différents corps de métiers : outre des jardiniers, on trouve des tailleurs de pierre, des graveurs, des maçons… « L’Hexagone représente la plus grosse agence de la Commission au niveau mondial », précise Sophie Fayet. Preuve de la violence des combats dans lesquels ont été engagés les militaires du Commonwealth en territoire français au XXe siècle.

Choc culturel

Pendant la Première guerre mondiale, environ 140.000 Chinois, originaires de la province de Shandong (nord) sont venus en Europe à partir de 1916 pour remplacer la main d’œuvre partie au front : environ 100.000 côté britannique, 40.000 côté français. Alors que les seconds ont été envoyés un peu partout dans l’Hexagone, les premiers sont restés non loin du front.

Dès leur arrivée, ces derniers étaient dirigés sur le camp militaire britannique de Noyelles-sur-Mer avant de repartir pour leur lieu d’affectation finale. Dans le même temps, plusieurs milliers d’ouvriers, entre 3000 et 12.000 selon les sources, ont été affectés au site de Noyelles qui s’étendait sur plusieurs hectares. Outre des baraquements pour les loger, ce site disposait d’un hôpital, d’une prison et d’un cimetière provisoire, remplacé en 1921 par l’actuel cimetière. Les Chinois auraient même construit… une petite pagode. Le camp prenait parfois « des couleurs de villages asiatiques », avec des bâtiments « ornés de lanternes » et des cerfs-volants flottant dans le ciel picard, raconte le site du Souvenir français.

Mais au-delà de ces éléments anecdotiques, le choc culturel était violent pour ces travailleurs modestes venus de l’autre côté du globe. « Vêtus de coton matelassé, bleu de chauffe, jambes ficelées dans des bandelettes entrelacées, courte veste, petit bonnet rond avec cache-oreilles de fourrure, les arrivants avaient piètre mine. Leurs outils suscitaient la curiosité et l’étonnement de tous : essentiellement des bambous, porte-fardeau porté par deux hommes entre lesquels se balançaient sacs de riz, poutres, et autres », raconte un habitant de la commune, Joseph de Valicourt, dans un témoignage livré en 1984.

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Tombes du cimetière chinois de Noyelles-sur-Mer
© FTV - Laurent Ribadeau Dumas

« Discipline militaire très stricte »

Les membres du Chinese Labour Corps étaient placés sous la responsabilité directe de l’armée britannique. Ils étaient organisés en compagnies de plusieurs centaines d’hommes dirigés par des officiers. En principe, ils n’avaient pas le droit de se mélanger à la population locale à qui ils achetaient des pommes. Ils ne se déplaçaient que par petits groupes toujours « encadrés par des sous-officiers et des soldats anglais ; solides gaillards munis de gourdins qui, tels des chiens de berger, allaient et venaient le long des colonnes de coolies », raconte Joseph de Valicourt. A tel point que les habitants considéraient les Chinois « comme des prisonniers », explique un panneau placé à l’extérieur du cimetière.

Ce panneau a été rédigé par la commune de Noyelles-sur-Mer. Ce qui a son importance… Car au CWGC, si les morts chinois sont honorés comme les autres victimes du Commonwealth, on ne parle pas forcément des sévices et des mauvais traitements subis par les ouvriers du Chinese Labour Corps… Aux dires des historiens travaillant de ce côté-ci de la Manche, ces sévices et mauvais traitements étaient apparemment plus importants côté britannique que côté français. Et ce en écartant tout chauvinisme de mauvais aloi…

Les ouvriers chinois « subissaient une discipline militaire très stricte et pouvait être victimes de châtiments corporels. Quelques-uns ont été fusillés après s’être révoltés », explique l’universitaire Li Ma. « Il faut remettre ces évènements dans le contexte de l’époque », rétorque-t-on au CWGC où l’on rappelle que cet organisme n’a pas vocation à mener des études historiques.

Pour autant, le propos de Li Ma, qui a dirigé un ouvrage de référence sur la question, est corroboré par des témoignages de contemporains. Par exemple celui de Roger Pruvos, cité par Le Courrier Picard, le quotidien d’Amiens. Le témoin évoque ainsi les travailleurs « qui ne résistaient pas aux travaux inhumains qu’on leur imposait (…), ceux qui étaient mal nourris et qui mourraient de froid, … ceux qui ont été fusillés sans autre forme de procès, celui que j’ai vu attacher à un arbre (…) et battre sauvagement à coups de nerf de bœuf, quand on l’a détaché, il est tombé… il était mort ».

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Une femme d’origine chinoise plante des fleurs devant une stèle du cimetière chinois de Noyelles-sur-Mer le 5 avril 2003.
© AFP - Philippe Huguen

« Asile de fous »

Lien de cause à effet ? Quoi qu’il en soit, la mortalité au sein du Chinese Labour Corps était élevée. En raison surtout de l’épidémie de grippe espagnole de 1918-1919, mais aussi « des raids aériens, des attaques de longue portée et de nombreux accidents liés à la manipulation d’obus et d’explosifs », explique-t-on au CWGC. Les sources officielles britanniques parlent de « près de 2000 » victimes. Mais « certaines sources chinoises font état de la disparition de 27.000 personnes », rapporte Li Ma.

Sans parler de ceux atteints de pathologie mentale. Il y avait sur le site « un asile pour les fous », raconte Joseph de Valicourt. « Car au contact du front, subissant des bombardements, voyant leurs compagnons tués ou blessés, certains travailleurs avaient perdu la raison… Cet asile solidement clos était éloigné du reste ».

Au XXIe siècle, tous ces évènements sont quelque peu tombés dans les oubliettes de l’Histoire. Mais le beau et paisible cimetière de Noyelles-sur-Mer a le mérite de rendre hommage à ces travailleurs oubliés. Et aujourd’hui, des visiteurs venus de toute l’Europe se rendent régulièrement sur le site. Comme ces… cyclistes, équipés pour la compétition, évoluant en silence parmi les tombes. L’occasion de prendre conscience que la guerre de 1914-1918 « fut bien la Première guerre mondiale », comme l’a écrit une personne sur le Visitors’ book. Des Chinois, venus apparemment individuellement, visitent eux aussi le site. Et tous les ans, depuis 2000, une centaine de représentants de la diaspora chinoise, dirigés parfois par l’ambassadeur de Chine en France, viennent se recueillir en avril sur les tombes pour y célébrer la fête de Qingming. Celle des morts qui annonce aussi l’avènement du printemps.


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vendredi 14 février 2014

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