37 - INDRE-ET-LOIRE
MAILLÉ (37) : cimetière
Le cimetière de Maillé est le témoin figé du massacre qui eut lieu dans le village le 25 août 1944, le jour où Paris était libéré. Le village, situé proche de la ligne de démarcation à 40 km au sud de Tours et 1,5 km de Nouâtre (camp de l’intendance militaire allemande gardé par 300 soldats), est sur deux axes de communication importants, la voie ferrée Paris-Bordeaux et la route nationale 10 qui vit passer 100 000 soldats allemands entre mi-août et fin août 1944. Contrairement à Oradour-sur-Glane, les environs de Maillé étaient le théâtre d’opérations de résistance.
Le massacre
En août 1944, la ligne Paris-Bordeaux fut sabotée trois fois près de Maillé. Le 11 août, les habitants aident un pilote canadien dont l’avion avait été abattu à se cacher et à s’enfuir ; il ne fut pas retrouvé par l’occupant. Le 21 août, les Allemands interceptent un parachutage d’armes dans la région proche. Le 24 août au soir, des accrochages entre des FFI et des Allemands à bord de deux véhicules eurent lieu au nord de la commune de Maillé, faisant des victimes du côté des Allemands. Dans la nuit, le sous-lieutenant Gustav Schlüter, responsable du poste allemand de Sainte-Maure-de-Touraine, avertit le lieutenant-colonel Stenger, Feldkommandant de Tours, et reçut vraisemblablement l’ordre d’exercer des représailles.
Le lendemain matin, jour de la libération de Paris, une escadrille alliée bombarde à Maillé un convoi militaire et des pièces de DCA de 88 mm de la Luftwaffe. Peu après, l’accès à Maillé est bloqué par les forces allemandes. Au sud-ouest, une cinquantaine de militaires allemands commencèrent le massacre dans les première fermes. Tout ce qui se présentait devant eux, hommes, femmes, enfants et animaux fut abattu, puis ils pénétrèrent dans le village et poursuivirent la tuerie ; mettant systématiquement le feu aux bâtiments. Les assassins quittèrent le village vers midi, mais des sentinelles empêchèrent les survivants de quitter leurs cachettes. Deux heures plus tard, une pièce de 88 pilonna le bourg, tirant 80 obus. Sur les 60 habitations que comptait Maillé, 52 furent détruites (en rouge sur le plan).
Un quart des habitants du bourg, soit 124 sur 500, fut tué directement par les soldats, parfois à la baïonnette, ou périrent dans les incendies. Parmi les victimes, âgées de 3 mois à 89 ans, on dénombra 35 hommes, 41 femmes et 48 enfants de moins de 14 ans. Les Allemands revendiquèrent les représailles en laissant deux billets qui précisaient : « C’est la punission [sic] des terrorists [sic] et leur assistents [sic] », fournissant une preuve tangible de leur volonté délibérée de vengeance.
Le massacre, comme beaucoup des exactions commises par l’armée allemande et la Waffen-SS au printemps et à l’été 1944 peut s’expliquer par une addition de multiples facteurs :
– la paranoïa d’une armée allemande en déroute ;
– à partir de 1944, face à l’augmentation du nombre d’actions de résistance, les Allemands perçoivent les civils français comme complices des partisans. Afin de protéger leurs troupes, ils emploient tous les moyens qu’ils jugent pertinents. Ils cherchent à intimider et terroriser la Résistance par une violence accrue, qui ne cible plus simplement les Juifs et les communistes, mais toute la population de manière indéterminée ;
– l’expérience de l’Est, de la part d’officiers ou d’unités explique la brutalité de certaines unités. Les soldats présents à Maillé, bien que très jeunes et donc n’ayant pas eu de passage sur le front de l’Est, étaient très certainement encadrés par des officiers ayant eu cette expérience ;
– dans un contexte où le IIIe Reich mène une lutte à mort sur les deux fronts pour sa survie, la sécurité des troupes allemandes devient une priorité militaire là où elle était une simple question policière auparavant.
Finalement, bien plus qu’une opération de représailles, le massacre de Maillé doit être lu comme une opération visant à terroriser la population. La violence exercée contre ce village vise à avertir la population et la résistance de la région du risque que les civils encourent en cas de nouvelles actions de partisans.
Selon un document des archives départementales découvert après 1995, le sous-lieutenant Gustav Schlüter a été condamné à mort par contumace par le tribunal militaire de Bordeaux en 1952, lors d’un procès sans témoin. Il est mort chez lui en Allemagne en 1965, sans être inquiété. Pour Sébastien Chevereau et Luc Forlivesi, le rôle exact de Schlüter n’est pas éclairci : « […] un « simple » sous-lieutenant aurait-il pu organiser tout seul le déplacement d’une centaine d’hommes ainsi que de deux canons de DCA, pour des représailles alors que la Feldkommandantur préparait activement son départ du département ? » Le rôle des soldats du camp de Nouâtre tout proche et de leurs chefs n’est pas non plus entièrement éclairci, bien que ceux-ci aient servi de sentinelles en encerclant le village et aient empêché la fuite de ses habitants, ils ont été mis hors de cause par les enquêteurs concernant le massacre lui-même.
Les crimes de guerre étant imprescriptibles en Allemagne — la justice allemande possède un droit d’initiative en ce domaine — et l’unité responsable du massacre n’étant pas formellement identifiée, le procureur général de Dortmund, Ulrich Maass, rouvrit officiellement une enquête en 2005. L’historien Peter Lieb estime qu’il est très probable que les responsables soient des hommes du Feld-Ersatz-Bataillon (bataillon de réserve) de la 17e Panzergrenadier Division SS Götz von Berlichingen, cantonné à Châtellerault. Ainsi, cet historien a montré que près de 700 soldats de cette unité de la SS stationnaient encore à Châtellerault le 29 août et que leur chef aurait été blessé dans une embuscade près de Thouars, le 19 août. La participation de ces SS au massacre pourrait partiellement en expliquer la violence. Le parquet allemand classa l’affaire sans suite au début de l’année 2017, faute de coupables et de preuves. À cette occasion, le procureur précise qu’il n’y a aucune preuve que le FeldersatzBataillon SS de la 17e Götz von Berlichingen ait participé au massacre, mais la preuve de la participation de cette unité au massacre a été découverte dans un document émanant des archives américaines à la fin du mois de juin 2021.
Pourquoi Maillé est-il en grande partie un drame oublié ?
Il est évident que le massacre de Maillé fut bien moins médiatisé que celui d’Oradour-sur-Glane, qui avait eu lieu quinze jours auparavant. Plusieurs raisons ont été données à ce différentiel de traitement :
– bien qu’on ne puisse hiérarchiser la gravité d’un crime à son nombre de victimes, les 642 victimes d’Oradour éclipsèrent les 124 de Maillé ;
– la concomitance du massacre avec la libération de Paris atténua la place prise par ce massacre dans les médias ;
– A la différence d’Oradour, où les traces concrètes sont encore visibles, le village de Maillé fut reconstruit aussitôt après la guerre sur les ruines de l’ancien village ;
– le simulacre des mises en scène (rassemblement sur le champ de foire, séparation des hommes et des femmes...) et l’horreur du massacre des femmes et des enfants dans l’église à Oradour occultèrent la violence brutales arbitraires des exécutions à Maillé ;
– A Maillé, on observe que les survivants n’ont pas parlé pendant cinquante ans, tant le traumatisme était grand. Tous les témoignages de ceux qui sont encore vivants - tous très jeunes à l’époque - confirment qu’ils n’en parlaient même pas entre eux (voir le film ci-dessus) ;
– Enfin, comme tous les autres faits analogues de la France occupée, il fallut après 1945 "évacuer le passé pour reconstruire et se reconstruire".
Au début des années 1950, une pierre avec pour seule mention « 25 août 1944 » fut posée dans le petit square du village, qui porte le nom de Girard et Kathleen Hale, un couple de richissimes étatsuniens qui, ému par ce drame, décidèrent "d’adopter le village" et qui, jusqu’à leur mort, aidèrent substantiellement les survivants et la reconstruction du village.
À la fin des années 1970, lors de la construction de l’autoroute A10 traversant le territoire de la commune, un monument est construit sur une aire à proximité de Maillé. Ce n’est qu’en 1984 qu’un monument est réalisé dans le cimetière, mentionnant l’ensemble des noms des massacrés avec leurs âges.
Depuis 2006, la Maison du souvenir a ouvert ses portes dans la commune : elle permet d’accueillir un public scolaire et non-scolaire autour de certains thèmes relatifs au massacre de Maillé. Les documents d’époque qui illustrent cet article en sont issus.
Nicolas Sarkozy fut en 2008, 64 ans après les faits, le premier président de la République à se rendre officiellement sur place. Il y déclara : « En ignorant si longtemps le drame de Maillé, en restant indifférente à la douleur des survivants, en laissant s’effacer de sa mémoire le souvenir des victimes, la France a commis une faute morale ».
Le cimetière
Le petit cimetière témoigne évidemment du massacre : beaucoup de tombes portent l’identité d’une ou plusieurs victimes d’une même famille.
Au centre se trouve le monument de 1984 où figure l’identité des 124 victimes.
Post-scriptum
Source principale : Wikipedia

