Les Pernod : imbroglio d’une marque anisée
Les Pernod : imbroglio d’une marque anisée
Le Pernod (perniflard en argot), tout le monde connaît. On pourrait croire que la marque a été créée par un M. Pernod dont j’ai retrouvé la tombe... On va voir que c’est beaucoup plus compliqué que ça !
L’absinthe d’abord...
L’absinthe est une eau-de-vie aromatique à base d’armoise (Artemisia absinthium), d’anis vert et de fenouil, dont l’usage remonte à l’Antiquité, notamment mentionnée dans le Papyrus Ebers (vers 1550 av. J.-C.) et utilisée par Pythagore et Hippocrate comme remède amer pour digestions difficiles et vers intestinaux. Bien que des traditions régionales d’infusions existassent auparavant, la première version distillée moderne se développa dans le Val-de-Travers (Suisse) à la fin du XVIIIe siècle. Son origine fait l’objet de débats historiographiques : la légende veut que ce soit le docteur Pierre Ordinaire (1742-1821) qui ait inventé la recette vers 1792, mais la recette devait également beaucoup à une herboriste suisse du canton de Neuchâtel : Henriette Henriod.
Les Pernod de Pontarlier
Quoi qu’il en soit, Daniel Henri Dubied acquiert la recette auprès de la mère Henriod en 1797 et ouvre, avec son gendre Henri-Louis Pernod (1776-1851) [1] (dont le père est bouilleur de cru), la première distillerie d’absinthe à Couvet en Suisse. Ils fondent en 1798 la première distillerie, la maison Dubied Père & Fils. En 1805, Henri-Louis Pernod prend ses distances avec son beau-père et monte en 1805 sa propre distillerie à Pontarlier en Franche-Comté : Pernod Fils.
J’ignore où reposent les Pernod de cette branche : pendant longtemps, la famille resta attachée à Couvet en
Suisse et il est tout à fait probable que plusieurs tombes familiales s’y trouvent. On trouve d’ailleurs au cimetière de Couvet [2] celle de Louis PERNOD (1836-1910), qui entra très jeune dans la fabrique d’absinthe fondée par son grand-père Henri-Louis. La distillerie Pernod Fils, à Pontarlier, fut sous sa direction l’une des plus importantes de France. Il fut en outre pendant plus d’un demi-siècle et député libéral au Grand Conseil neuchâtelois.
Les Pernot de Pontarlier
Le 1er octobre 1889 Émile-Ferdinand Pernot (distillateur originaire de la région de distilleries de Fougerolles en Franche Comté) s’associe aux frères Eugène et Adolphe Parrot de la distillerie « Parrot Frères » pour fonder la distillerie « Émile Pernot et Cie » à Pontarlier, avec pour produit phare l’absinthe. En 1908 Émile-Joseph PERNOT (1879-1946) devint le successeur de son père. Ses deux fils Roger-Émile (1908-1954) et Georges Pernot travaillèrent avec leur père dès leur plus jeune âge avant de lui succéder, et ce sont eux qui rebaptisèrent la distillerie Les Fils d’Émile Pernot. En 1979 Émile-Gérard Pernot, arrière-petit-fils d’Émile-Ferdinand, prend la tête de la distillerie Pernot jusqu’à sa retraite en janvier 2005 où il vend la distillerie familiale.
Emile-Joseph et Roger-Emile reposent ensemble dans le même caveau. Georges repose peut-être à Pontarlier, mais dans un autre caveau.
Les Pernod d’Avignon
Jules François PERNOD (1827-1916) travaillait à l’origine dans la fabrication de produits chimiques destinés à être employés comme engrais. Parallèlement, il menait des travaux sur l’extraction du rouge de la garance, plante abondamment cultivée dans la région d’Avignon. En butte à des difficultés économiques, il décida d’abandonner la production d’extraits de garance et se tourna vers la distillation d’alcools : en 1882, Jules-François Pernod renomme la société Jules Pernod et Cie du nom plus simple et plus
direct de Jules Pernod et, profitant de son homonymie avec la célèbre marque d’absinthe Pernod Fils de Pontarlier, se lança à son tour dans la fabrication d’absinthe. Le 29 octobre 1888, il déposa sa marque : Absinthe Jules Pernod.
En 1908, avec ses deux fils Jules-Félix (1871-1928) et Joseph-Louis (1872-1911) qui travaillent avec lui, Jules-François Pernod renomme à nouveau la société Jules Pernod qui redevient Jules Pernod et Cie. Elle continua de produire de l’absinthe, jusqu’à l’interdiction de cette boisson en France en 1915.
Joseph Louis étant mort en 1911, son frère Jules Félix devint l’unique héritier de l’entreprise créée par leur père, qui meurt en 1916. Ils reposent au cimetière Saint-Véran d’Avignon (84).
Rivalités et interdiction de l’absinthe
En 1871, Ariste Hémard (1847-1926) [3], qui fut plus tard maire (1900-1904) et député (1903-1904) de Montreuil (93) fonda dans cette commune la Distillerie Ariste Hémard, qui produisait de l’absinthe, de la gentiane, du calvados et du marc.
En 1901, l’usine Pernod de Pontarlier fut détruite par un incendie. Les réserves d’alcool risquant de provoquer une explosion, un employé pris la décision de vider les cuves dans le Doubs. On raconte que les habitants, festifs, buvaient à même l’eau de la rivière. Mais cet événement permit une découverte hydrologique : la première coloration de l’histoire. On découvrit que la rivière de la Loue était une résurgence du Doubs, ses eaux ayant pris la même couleur trouble et une odeur anisée !
A partir de 1909, une bataille judiciaire s’engage. La société Pernod Fils de Pontarlier attaque en procès la société Jules Pernod et Cie d’Avignon, afin d’interdire à cette dernière l’utilisation du nom « Pernod » pour ses produits. Le procès est gagné en appel le 12 juin 1911 par la société Jules Pernod et Cie qui conserve le droit de vendre son absinthe sous la marque Jules Pernod.
Pendant une trentaine d’années, l’absinthe resta une boisson régionale essentiellement consommée dans la région de Pontarlier. En 1830, les soldats français colonisaient l’Algérie et les officiers leur recommandèrent de diluer quelques gouttes d’absinthe dans l’eau pour faire passer les désagréments de la malaria et de la dysenterie. Les soldats, à leur retour en France, popularisent cette boisson à travers tout le pays. Titrant 68 à 72° dans la bouteille, l’absinthe était alors diluée dans des verres hauts et larges (à un volume d’absinthe étaient ajoutés six à sept volumes d’eau fraîche versée goutte à goutte sur un sucre posé sur une cuillère percée, elle-même placée sur le verre afin d’exhaler ses arômes) ; d’autres amateurs
pratiquant une « purée » (dilution moindre jusqu’à la boire pure). Relativement chère au début des années 1850, elle était surtout consommée par la bourgeoisie, devenant la « fée verte des boulevards ». Puis, sa popularité ne cessa de grandir puisqu’en 1870, début de la guerre franco-prussienne, où l’absinthe représentait 90 % des apéritifs consommés en France. La période de 1880 à 1914, début de la Première Guerre mondiale, marqua une explosion de la production et une chute drastique des prix. Un verre d’absinthe était alors moins cher qu’un verre de vin.
Si L’absinthe connut un vif succès, elle fut également accusée de provoquer de graves intoxications (car elle contenait entre autres du méthanol, un alcool neurotoxique), décrites notamment par Émile Zola dans L’Assommoir et ayant probablement alimenté la folie de certains artistes de l’époque (Van Gogh, Toulouse-Lautrec…). Elle était également connue pour son effet abortif.
En Suisse, le 28 août 1905, Lanfray, un ouvrier viticole, tua femme et enfants après s’être saoulé à l’absinthe. L’affaire provoqua une émotion considérable, attisée par les producteurs de vin romands qui trouvèrent ici le prétexte parfait pour demander l’interdiction de l’absinthe par votation populaire. Le 5 juillet 1908, le peuple suisse vota sa pénalisation (63,5 % des votants), interdisant « la fabrication, l’importation, le transport, la vente, la détention pour la vente de la liqueur dite absinthe dans toute l’étendue de la Confédération ». En France, dès 1875, les ligues antialcooliques (groupées autour de Louis Pasteur et de Claude Bernard et qui furent à l’origine de l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie), les syndicats, l’Église catholique, les médecins hygiénistes, la presse, se mobilisèrent contre « l’absinthe qui rend fou ». En 1907, une grande manifestation, à l’instigation du journal Le Matin et soutenue par les ligues antialcooliques, eut lieu à Paris. Leur mot d’ordre : « Tous pour le vin, contre l’absinthe ».
Aussi, par une disposition préfectorale du 16 mars 1915 prise sous l’autorité de l’état de siège, la production et la vente d’absinthe furent interdites en France.
La naissance de Pernod
Pour les distillateurs, cette interdiction est une catastrophe qui nécessite une reconversion afin de ne pas disparaître.
Successeur de son père à la tête de l’entreprise Pernod Père et Fils d’Avignon en 1916, Jules-Félix fonde en 1918 la marque Anis Pernod qui produisit le premier pastis commercialisé. Le Pernod est composé principalement d’anéthol extrait de l’anis étoilé ainsi que de quatorze herbes aromatiques tel que la menthe, le coriandre et le fenouil, mais très peu de réglisse ce qui ne lui permet pas d’être classé comme un pastis. La boisson, d’un degré en alcool de 40°, est obtenue par distillation aqueuse, avec de l’alcool neutre, de l’eau, du sucre et un ou plusieurs colorants.
Pour « Pernod Fils » de Pontarlier, fragilisée par l’interdiction de l’absinthe, la crise est réelle : leur usine de Pontarlier ferme dès 1917. Ce n’est qu’avec sa fusion en 1926, avec la « Distillerie Hémard » en pleine expansion, que l’entreprise parvient à assurer sa survie.
En 1926, les successeurs de Pernod de Pontarlier ayant déposé la marque « Anis Pernod fils », Jules-Félix PERNOD (1871-1928) (d’Avignon) dépose contre eux une plainte qu’il argumente ainsi : « Il y a en notre faveur une antériorité indiscutable, l’Anis Pernod ayant été déposé à la fin des hostilités de 1914-1918, alors que la marque Anis Pernod et fils ne l’a été que dans les premiers mois de 1926. Dès l’apparition des produits anisés, nous avons été et restons les premiers dans le monde, les seuls Pernod fabricants d’anis. Nous ajouterons que notre ancien concurrent Pernod fils, dont nous ne contestons nullement l’existence en tant que marque d’absinthe, n’a aucun droit à l’appellation Pernod pour l’anis, le succès de notre marque Pernod a fait et fera des envieux, nous en aurons raison ». Le procès est gagné en première instance et il est fait appel. Jules-Félix Pernod décède en 1928 mais le 4 décembre de cette même année, les deux établissements d’Avignon et de Pontarlier fusionnent pour devenir les « Établissements Pernod », fusion de deux entreprises familiales Pernod qui n’avaient aucune origine commune !
Jules-Félix PERNOD repose avec son père et son frère dans le caveau familial du cimetière Saint-Véran d’Avignon (84).
Avec le regroupement des deux sociétés puis la concentration de la production sur Paris, l’origine provençale avignonnaise de la boisson anisée « Pernod » fut progressivement éclipsée dans la communication officielle au profit de la filiation avec Paris et « Pernod Fils » comme l’atteste les étiquettes des bouteilles. Selon la communication actuelle de la marque sur sa page internet, le « Pernod » daterait de 1920 et serait lié à Paris, à la maison « Pernod Fils » fondée en 1805, alors qu’il n’en est rien historiquement !
En 1938, est créée la marque Pernod 45 puis en 1951 la marque Pastis 51 [4].
En 1959, les Établissements Pernod prennent comme raison sociale "Pernod" puis rachètent en 1965 la Distillerie de Suze.
Et Ricard dans tout ça ?
Paul RICARD (1909-1997) est issu d’une famille de boulangers et de négociants en vins. Il élabore une
recette de pastis incluant un mélange d’anis étoilé et d’anis vert teinté d’une pointe de réglisse : les alcools traditionnels provençaux à base d’anis et d’autres plantes aromatiques (réglisse, fenouil) portent le nom de pastis, mot provençal signifiant « mélange » et encore utilisé en provençal sous cette acception. Après le décret, en 1932, qui libéralise la fabrication et la vente de boissons anisées à 40°, il crée la recette originale de son pastis auquel il donne son nom avec un slogan, « Ricard, le vrai pastis de
Marseille » : c’est la première fois que le mot pastis apparaît sur l’étiquette d’un apéritif anisé. Paul Ricard s’occupe de
tout : il conçoit lui-même le fameux broc à bec verseur, et dessine les affiches publicitaires qui ornent les premiers camions de livraison de l’entreprise. Très vite, la marque sort du seul territoire marseillais. Un très large réseau de distribution permet à ses ventes de décoller et il devient le premier vendeur de pastis au détriment de Pernod qui n’a pas vu le coup marketing de Ricard d’associer la boisson à Marseille et la Provence.
Après avoir réussi à exporter son pastis dans certains pays européens (Espagne, Italie) ainsi qu’en Afrique du Nord, Paul Ricard se rendit aux États-Unis et y découvre le mode de fonctionnement professionnel des entreprises. En revenant en France, malgré l’interdiction de la publicité pour les boissons anisées, il lança son entreprise dans le parrainage afin de confirmer sa notoriété. Il fut un "paternaliste libéral", ses employés étant bien payés et bénéficiant davantage conséquents (primes, protection sociale, etc.).
En 1975, ce fut la fusion entre les deux rivaux : Jean Hémard, président de Pernod, et Paul Ricard, président de Ricard, réunirent leurs entreprises pour créer le Groupe Pernod Ricard.
Paul Ricard ne repose pas dans un cimetière, mais sous un rocher dominant la mer de l’île de Sembiez qui lui appartenait. Il fut rejoint par son fils et successeur à la tête de l’entreprise, Patrick Ricard (1945-2012).
[1] Henri Pernod meurt en 1851 à Couvet, en Suisse, et pas à Pontarlier, comme s’obstine à le présenter sa fiche Wikipedia
[2] Source et photos : Geneanet.
[3] Il repose sans doute à Montreuil : je vais me renseigner là-dessus.
[4] 45 pour le degré d’alcool, 51 pour l’année de naissance.