Le cimetière du PERE-LACHAISE : chroniques des années 90

dimanche 17 février 2008
par  Philippe Landru

Aborder le Père-Lachaise, c’est le plus souvent rendre compte de son passé riche en histoires : celles des Empires, de la Restauration ou de la Commune. L’objet des articles qui suivent est tout autre : prendre en compte le passé le plus immédiat du cimetière. Le XXe siècle est le parent pauvre des études sur la riche nécropole, comme si les défunts qui nous sont proches comptaient moins que ceux qui avaient fait leur preuve, patine du temps oblige. C’est oublier que ceux qui firent notre actualité seront les vedettes, parfois secondaires, des amoureux du cimetière de demain.

J’ai arpenté pour la première fois les allées du Père-Lachaise en 1984 : je ne l’ai plus quitté depuis. A l’époque, il m’apparaissait tel un océan inextricable. Comme bien d’autres, je fis mes gammes sur Piaf, Chopin et Balzac... puis décidais d’aller plus loin.

Dans la vie de tout habitué du Père-Lachaise, il y a deux types de célébrités : celles qui furent inhumées avant qu’on ne connaisse le cimetière, et celles qui vinrent après. Les premières sont rassurantes : on a la sensation, par leur pérennité, qu’elles furent toujours là à nous attendre. Elles donnent la sensation d’un temps figé. Les secondes sont inquiétantes : elles nous parlent de notre mort. Comme l’écrit Bertrand Beyern : « Face au marbre ou au granit qui dissimulent leurs restes, je ne recherche aucun dialogue ni ne leur pose la moindre question. C’est à moi que je parle mais je me parle d’eux » [1]. Voir la tombe de ceux que l’on a connu vivants nous renvoie à notre propre mort. Peut-être est-ce pour cela que certains boudent ces morts trop récents : le taphophile ne se montre que rarement nécrophile !

Les éléments qui suivent sont un mémorandum de mes années au Père-Lachaise : pour les plus anciens, il rappellera des souvenirs, pour les nouveaux visiteurs, ce sera une chronique du Père-Lachaise contemporain.

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1990

Les amoureux de cimetières voient paraître deux nouveaux ouvrages : le Guide des cimetières parisiens de Jacques Barozzi et le Guide des cimetières de Paris de Marcel Le Clere. Le premier offre peu de nouveautés, hormis des itinéraires de la statuaire, intéressants à suivre. Le second est une mine dans la veine des 200 cimetières du Vieux Paris, mais recèle de nombreuses erreurs qu’il faudra, avec le temps, corriger. Ils ont le mérite de renouveler un peu une bibliographie qui commence à être poussiéreuse.

Pendant que le cimetière Montparnasse est de plus en plus à la mode, le Père-Lachaise semble vivre une traversée du désert : on y crématise, mais on y inhume peu. Le metteur en scène et directeur du Théâtre National de Chaillot Antoine Vitez (1930-1990) et la fantastique comédienne déjà trop oubliée Alice Sapritch (1916-1990) ne font qu’une halte, le temps d’une mise en cendres, par le cimetière avant de rejoindre la Seine. Le jardin du souvenir accueille les cendres d’un auteur que les plus jeunes d’entre-nous connaissent, pour l’avoir souvent étudié en classe : l’auteur des Contes de la rue Broca, Pierre Gripari (1925-1990), mort des suites d’une opération chirurgicale.

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B.Kochno

Deux inhumations notables : celle de Boris Kochno (1902-1990) près de son compagnon, le décorateur Christian Bérard. Il avait été le secrétaire de Serge Diaghilev et était resté un des collaborateurs les plus importants des Ballets russes jusqu’en 1929, tentant avec Lifar de poursuivre son œuvre. Il monta par la suite les ballets russes de Monte-Carlo, puis guida les premiers pas de Roland Petit. Vient également rejoindre le cimetière le chef du Grand Véfour Raymond Oliver (1909-1990) qui anima à la télévision Art et magie de la cuisine, inaugurant ainsi l’émission culinaire sur le petit écran.

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R.Oliver

1991

L’année 91 voit entrer dans l’aréopage du cimetière un nouveau lot de célébrités. Proche des surréalistes, Michel Leiris (1901-1991) s’adonna à de multiples recherches sur la psychanalyse et l’ethnologie. Il avait connu en 1939 la célébrité pour un récit autobiographique, L’Age d’homme. Il est inhumé à quelques mètres de Piaf : un voisinage trop éclatant pour recevoir de la visite !

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A.Blondin

On accueille également Antoine Blondin (1922-1991), l’ami de Nimier, le chroniqueur sportif qui relata tant de Tours de France, et l’auteur de plusieurs romans dont Un Singe en hiver qui fut transposé au cinéma : il repose dans les marges du Père-Lachaise, les parties déshéritées qui ne sont guère explorées par manque de célébrités tape-à-l’œil . Yves Montand (1921-1991) rejoint Simone Signoret dans le caveau, et le couple de légende est réunit. L’écrivain André Pieyre de Mandiargues (1909-1991) et la grande dame de théâtre Sylvia Monfort (1923-1991) , qui voulut rénover l’art théâtral en réconciliant les classiques et les modernes, et dont une salle parisienne porte le nom, complètent la liste des nouveaux arrivants.

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S.Monfort

1992

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T.Lainé

Signe des temps et de l’intérêt nouveau pour la crémation, Vincent de Langlade signe avec Charlette Beauvis un ouvrage sur le Columbarium du Père-Lachaise. La psychanalyse et la psychiatrie perdent cette année-là deux illustres représentants inhumés au Père-Lachaise. Tony Lainé (1930-1992), qui s’occupait d’enfants autistes et psychotiques, rejeta les thérapies traditionnelles : à travers ses livres mais également les émissions de télévision, il fit connaître d’autres approches de la psychiatrie au grand public. Quelques jours plus tard décédait Félix Guattari (1930-1992) : cet adversaire de Lacan et de la psychiatrie asilaire appliqua ses théories sur l’antipsychiatrie et collabora, avec Gilles Deleuze, à de nombreux ouvrages. Il fut en outre de tous les combats, de l’Afrique à l’écologie.

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F.Guattari

1993

Le cirque perd un de ses noms emblématiques : Achille Zavatta (1915-1993) se suicide et sa crémation au Père-Lachaise est précédée d’un convoi coloré dans les rues de Paris (avec couleurs et musiques) dans la grande tradition du cirque. Son personnage d’Auguste avait fait de lui une vedette des cirques Amar et Médrano, puis dans l’émission la Piste aux étoiles. Des problèmes de santé et des ennuis financiers avaient terni sa fin de vie. Autre crématisé de l’année, plus discrètement il est vrai, l’auteur belge Pascal de Duve (1965-1993), victime du sida dont il décrivit le cheminement dans Cargo Vie. Dans la lignée des Hervé Guibert et Cyril Collard, la maladie devient dans son oeuvre l’objet d’une introspection parfois clinique, et affiche en filigrane une image de l’homosexualité loin des clichés burlesques de la Cage aux Folles ou de l’asepsie précieuse des Tournier ou Peyrefitte. Josette Jacquin-Philippe publie un très beau livre qui enrichit la bibliographie des cimetières : Cimetières artistiques de Paris. En novembre, l’un des bâtisseurs de l’Inde moderne est inhumé au Père-Lachaise : Jehangir Ratan Dadabhai Tata (1904-1993) avait transformé l’entreprise familiale en premier conglomérat du pays. L’entreprise Tata, présente dans les secteurs de l’aéronautique, de la chimie ou de l’hôtellerie, employait plus de 250 000 personnes.

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E.Popesco

En décembre, la diva des scènes de théâtre Elvire Popesco (1894-1993) rejoint le cimetière presque centenaire : on se rappelle d’elle l’accent et le charme slave, et une gaieté qui faisait le bonheur du public.

1994

Tous les amateurs de cimetière attendaient la parution d’un tel guide, et certains d’entre-nous en avaient commencé la rédaction, mais c’est Bertrand Beyern qui, le premier, publie en 1994 son magistral Guide des cimetières en France (qui fut ensuite réédité et complété en 1998 et 2003 sous le nom de Guide des tombes d’hommes célèbres). L’ouvrage offre ainsi une base de travail remarquable qui fera longtemps date.

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M.Mouloudji

Le romancier Pierre Boulle (1912-1994) est crématisé au Père-Lachaise (mais ne semble pas reposer dans la case que lui assigne Bertrand Beyern) : certaines de ses œuvres sont passées à la postérité pour avoir été portées au cinéma (Le Pont de la rivière Kwaï, la Planète des singes). En juin est inhumé discrètement Marcel Mouloudji (1922-1994) : ce titi parisien, mi kabyle, mi breton, avait été l’un des piliers de St Germain des Prés. Malgré quelques passages au cinéma (les Disparus de Saint-Agil), on se souviendra de lui comme l’interprète des textes de Vian, tel le Déserteur. Parmi ses tubes : Comme un petit coquelicot, la complainte des Innocents ou l’Eau vive. Un mois plus tard le rejoignit le cinéaste Christian-Jaque (Christian Maudet : 1904-1994), réalisateur d’un cinéma populaire et éclectique, dont le Fanfan la Tulipe interprété par Gérard Philipe. On l’avait surnommé le Cecil B. De Mille français.

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Christian-Jaque

1995

Deux nouveaux ouvrages traitant du cimetière : le Père-Lachaise. Petit guide de la mort suave de Nicolas Will propose une ballade subjective, avec arrêt sur un certain nombre de tombeaux dont tous ne sont pas connus. L’ouvrage d’Antoinette Le Normand-Romain, Mémoire de marbre. La sculpture funéraire en France, est en revanche un ouvrage universitaire de très grande qualité, qui aborde un très grand nombre de représentations funéraires en France, et dont l’iconographie est sans égale : il fut rédigé dans le

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C.Pineau

cadre de l’exposition du même nom qui eut lieu cette même année à la bibliothèque historique de la ville de Paris. Deux personnalités de la gauche française rejoignent le Père-Lachaise : Christian Pineau (1904-1995) fut le chef des réseaux résistants socialistes durant l’Occupation. Il fonda Libération, organe clandestin qui survécut à la guerre. Dirigeant de la SFIO, il fut plusieurs fois ministre de la IVème République et fut, à ce titre, le signataire français du Traité de Rome. Gaston Plissonnier (1913-1995), quant à lui, fut l’un des plus puissants hommes d’appareil du PCF. D’une orthodoxie sans faille, il était chargé des contacts politiques et financiers avec l’URSS. Gardien de la ligne dure du parti, ses obsèques furent l’occasion d’une fastueuse cérémonie politique. Il fut inhumé dans le caveau du Comité central du PCF.

1996

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C.Pascal

La plaque du columbarium fait sourire ceux qui la voient « Ci-gît un dur à cuire » : c’est en 1996 que « l’Empereur de la rue de Lappe », Jo Privat (1919-1996), fut crématisé. Cet accordéoniste avait réussi à mêler les influences du musette et celles du jazz et avait fait de la salle du Balajo un temple de cette musique. On inhuma également la comédienne et réalisatrice Christine Pascal (1953-1996), qui avait été révélée en 1973 par l’Horloger de Saint-Paul, et qui avait réalisé Zanzibar et le Petit Prince a dit, avec Anémone. Elle se suicida en se jetant par la fenêtre d’un hôpital psychiatrique.

1997

Bertrand Beyern fait paraître ses Mémoires d’entre-tombes : ce petit bijoux est une évocation romancée de ses périples au Père-Lachaise, du public côtoyé mais aussi des rêveries de ce promeneur solitaire dans lesquelles chaque taphophile peut se reconnaître. La même année sort le très bel ouvrage de Roger Charneau et Antoine Stephani, Les Ailes et le Sablier. En cette année, plusieurs célébrités rejoignent le cimetière : en mars, le comédien

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J.Canetti

Paul Preboist (1927-1997) fait un détour par le crematorium avant de rejoindre le petit cimetière de Couilly-Pont-aux-Dames où sont inhumées ces cendres. En juin est inhumé Jacques Canetti (1909-1997) : ce directeur de Polydor, puis des disques Philips, avait fondé le Théâtre des 3 Baudets où il avait découvert et soutenu, à partir des années 50, ceux qui allaient devenir les plus grands noms de la chanson française : de Georges Brassens à Jacques Brel, Serge Gainsbourg ou Anne Sylvestre pour n’en citer que quelques-uns. Jean-Dominique Bauby (1952-1997), journaliste et rédacteur en chef du magazine

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J-D. Bauby

féminin Elle, fut victime en 1995 d’un locked-in syndrom, conséquence d’un accident cardio-vasculaire. Hospitalisé à Berck, totalement paralysé hormis la paupière gauche, il dicta par des clignements à une orthophoniste son témoignage bouleversant, le Scaphandre et le Papillon, prouvant ainsi que cette maladie n’attaquait aucunement les fonctions intellectuelles. Il mourut deux jours après la fin de l’ouvrage et fut inhumé au Père-Lachaise. En août, c’est au tour de Jean Poperen (1925-1997) de venir occuper une case du columbarium : ce numéro 2 des socialistes français de 1981 à 1987 avait été l’artisan du rapprochement des différentes composantes de la gauche. Il avait participé à la fondation du PSU avant de rejoindre le PS. En décembre enfin, le violoniste de jazz Stéphane Grapelli (1908-1997) vint lui aussi se faire crématiser et possède désormais sa case dans la partie supérieure du columbarium.

1998

L’Action artistique de la ville de Paris fit paraître en cette année 98 un ouvrage collectif appelé très simplement le Père-Lachaise : il est encore de nos jours l’un des plus remarquables ouvrages parus sur le cimetière, richement documenté et illustré, et abordant sous la forme d’articles de fond un grand nombre de sujet ayant trait à la nécropole. Le Père-Lachaise occupe pour une fois pendant quelques semaines l’actualité puisqu’il est le théâtre de l’exhumation d’Yves Montand dans le cadre d’une recherche en paternité. Discrète, l’écrivaine Christiane Rochefort (1917-1998) est inhumée au Père-Lachaise

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C.Rochefort

sous un énigmatique éléphant : elle avait fait sa tonitruante entrée littéraire en 1958 avec le Repos du guerrier (que Vadim avait porté à l’écran avec Bardot). Toute sa vie, elle avait pourfendu l’exploitation des enfants et celle des femmes, et s’était passionnée pour le combat féministe.

1999

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M.Petrucciani

Bien que décédé à New York, c’est dans ce cimetière, proche de la tombe de Chopin, que fut inhumé en janvier Michel Petrucciani (1962-1999) : atteint d’une maladie (arrêt de la croissance de ses os), il avait transcendé son handicap dans le jazz dont il était devenu un interprète et un improvisateur hors pair. Deux nouveaux ouvrages voient le jour : les Lieux de culte au Père-Lachaise de Michel Dansel proposent une étude de l’aspect commémoratifs de certains tombeaux du cimetière, que ces célébrations se fassent au nom d’un idéal politique, religieux, culturel ou cultuel. Dans Nous irons chanter sur vos tombes, Danielle Tartakowsky s’intéresse également à la commémoration, mais c’est l’utilisation politique de la nécropole depuis la Commune qui l’intéresse plus particulièrement. La tempête de décembre provoque de nombreux dégâts au cimetière, déracinant un grand nombre d’arbres : à l’instar de nombreux endroits en France, le Père-Lachaise offre à certains endroits un aspect désolé.

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vendredi 14 février 2014

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