Petite ballade dans le bassin minier...

Visité en décembre 2015
mardi 23 février 2016
par  Philippe Landru

En visite dans le bassin minier, je me dis qu’il n’est pas possible de ne pas aller rendre un hommage taphophilique aux victimes de ce qu’il est devenu commun d’appeler « la catastrophe de Courrières ».


Rappel des faits


Le 10 mars 1906 se produit une dramatique explosion dans une mine de charbon située sous trois communes proches de Courrières (Pas-de-Calais) : Méricourt, Billy Montigny et Sallaumines. Le point de départ de cette tragédie est l’explosion d’une nappe de grisou. La présence de ce gaz avait été suspectée quelques jours plus tôt par des mineurs de fond mais la compagnie n’avait pas tenu compte de leurs avertissements. Des puits n° 2, 3 et 4 (qui communiquent entre eux), tonne une violente explosion. Son souffle soulève les poussières de charbon dans les galeries et déclenche un coup de poussière d’une violence incroyable. À 1 000 km/h, il se propage sur plus de cent kilomètres de galerie. La plupart des mineurs sont brûlés ou asphyxiés par les fumées toxiques. Au fond, certaines galeries n’ont pas été atteintes et il reste des survivants. Quelques groupes d’hommes remontent par les échelles mais en fin de journée, l’espoir d’en voir apparaître d’autres s’amenuise.

À l’extérieur, la nouvelle de la catastrophe s’est répandue. Les journalistes et la population minière sont maintenus derrière des grilles. L’émotion dépasse les frontières. Des équipes de sauveteurs arrivent avec des matériels sophistiqués du Borinage belge et même de la Ruhr allemande (cela quelques années à peine avant la Grande Guerre...). Quinze mille personnes attendent. Au total 576 mineurs échappèrent à la catastrophe dans les premières heures. Le lendemain, considérant qu’il n’y a certainement plus aucun survivant, il est décidé de renverser l’aérage, au grand dam des délégués mineurs qui assurent que cette décision va asphyxier ceux qui ne seraient pas morts. La compagnie minière hâte les opérations de secours pour relancer au plus vite l’exploitation.

À l’heure des funérailles et des discours officiels, les premiers réquisitoires s’élèvent et la colère des mineurs gronde. Une grève se déclare. Alors qu’elle fait tache d’huile, le 30 mars, treize mineurs rescapés surgissent à l’air libre par la fosse 2. Leur apparition fait l’effet d’une bombe. Ils ont survécu aux gaz, à la faim, la soif, le noir. Ils ont erré vingt jours à travers les galeries éboulées. L’opinion publique a désormais la certitude que les ingénieurs responsables des secours ont abandonné trop vite les recherches. La tension est à son comble quand le 4 avril, un dernier rescapé est retrouvé.

Georges Clemenceau, ministre de l’Intérieur organise une véritable occupation militaire du bassin minier : 30 000 gendarmes et policiers. La grève des mineurs dura jusqu’en mai. Deux conflits l’animaient. Un conflit social qui opposa mineurs et patronat. Un second qui vit l’affrontement de deux organisations syndicales : le « vieux syndicat » d’Émile Basly et d’Arthur Lamendin qui privilégia la négociation et le « jeune syndicat » de Benoît Broutchoux, plus violent, plus exigeant. Le « vieux syndicat » finit par l’emporter. Les salaires augmentèrent à peine, mais le choc de la catastrophe provoqua une série d’initiatives qui améliorèrent considérablement la sécurité des mineurs et l’organisation des secours.

Drame national, la catastrophe de Courrières a laissé des traces indélébiles dans notre mémoire collective… Dans notre vocabulaire aussi. En 1906, quand les journalistes de France et de Navarre interrogèrent les sauveteurs, ils tombèrent sur des mineurs belges venus du Borinage, lesquels évoquèrent les « rescapés ». Variante du patois (picard) « récapé », ce mot – présent dans le nord de la France depuis le XIIe siècle – entra très vite dans nos dictionnaires. « I n’a récapé » : il s’en est sorti. La répression de la révolte minière par Clemenceau a aussi valu à ce dernier d’être qualifié de « briseur de grèves » (l’expression naquit à cette occasion).

Cette catastrophe avait étonnement été annoncée vingt ans auparavant par Zola dans Germinal : tout y était, le coup de grisou, la grève des mineurs, le recours à l’armée, un officier atteint d’une pierre à la tête, comme ce fut le cas...

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Monument commémoratif des victimes à Avion (62)

1 099 mineurs ont trouvé la mort dans la catastrophe dite « de Courrières », sans compter les travailleurs « clandestins », ceux qui discrètement, descendaient aider leurs parents. Le bassin minier compte moult monuments aux morts sur ses places et dans ses cimetières. On y lit les noms des disparus officiels. Des familles entières sont gravées dans la pierre.
Difficile de citer tous les monuments et de n’oublier aucune tombe. Nombre de villes et villages du bassin minier, et d’ailleurs, comptent des victimes de la catastrophe (20 % avaient entre 13 et 18 ans !). Au cœur du cimetière de Fouquières-les-Lens, s’étend un rectangle de verdure. Des plaques au sol, sur lesquelles s’égrènent les noms des victimes, mènent à une stèle nichée dans les thuyas. Sur la place de la mairie de Sallaumines, un monument rend honneur à ses enfants. Il envoie le visiteur découvrir leurs noms sur des stèles, au cimetière de la ville. À Méricourt, le « silo », désormais nommé nécropole, a été restauré, réhabilité. L’endroit garde en son sein 272 victimes non identifiées de la catastrophe.

Toutes les communes du bassin comptaient des victimes parmi les siens (à l’exception notable... de Courrières ! Les plus gros contingents concernaient Méricourt (404 victimes), Sallaumines (304), Billy-Montigny (114) et Noyelles-sous-Lens (102). J’ai voulu voir ce qu’il pouvait rester dans les cimetières de cette tragédie. Première étape : Courrières.


Le cimetière de Courrières



Première déconvenue : rien ne signale au cimetière de Courrières la catastrophe ! [1] La raison en est que si la catastrophe est connue sous le nom de « catastrophe de Courrières », c’est parce que c’est dans cette commune que siégeait la compagnie des mines concernée. Elle ne s’est en fait pas déroulée sur le territoire de cette commune, et n’a même tué aucun Courrièrois, comme nous l’avons vu ! Pour quiconque qui n’est pas familier des réseaux miniers, les villes du bassin sont complexes à cerner : les populations de l’époque résonnaient davantage en terme de numéro de puits ou de propriétés de mines que de divisions administratives communales.

C’est au cimetière de Courrières que fut inhumé le peintre Emile BRETON (1831-1902). Fils et neveu de deux maires de Courrières, il le fut lui-même. Elève de son frère Jules, il fut très éloigné de l’art académique : son style, onirique et mélancolique, laisse une faible place aux êtres humains traités le plus souvent en simples silhouettes ponctuant, ça et là, des paysages. Il fut un peintre de la solitude et de la contemplation, et sa vision poétique du paysage, très particulière, sans école, fait de lui un parent du symbolisme et un passeur vers le surréalisme à venir. Il était le frère du peintre Jules Breton (qui repose à Montparnasse) et de Ludovic Breton ( ingénieur chargé des travaux d’étude de percement des premiers kilomètres du tunnel ferroviaire sous la Manche de 1879 à 1883).

Un employé du cimetière me confirme qu’il n’y a aucun monument sur l’explosion de 1906, et que je dois pour cela me rendre au cimetière de Liévin. C’est parti !


Le cimetière de la Tourelle de Liévin



Nouvelle déconfiture : il n’y a rien à Liévin concernant la catastrophe de Courrières. Une partie du cimetière est occupé par un cimetière anglais de 700 tombes (Première Guerre mondiale).

Un monument cinéraire attire néanmoins l’attention dans ce cimetière : il s’agit de celui de Paul Busière. Pour faire plaisir à son fils qui était soldat, il a voulu sauver ses deux pigeons préférés en les cachant dans sa cave. Arrêté, jugé et condamné à mort à Douai, il fut fusillé en 1915 à Liévin. Détenir des pigeons, moyen de communication de l’époque, était assimilé à un crime de guerre par l’occupant. Le monument est dédié à sa mémoire et « à celle de tous les colombophiles ».

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Stèle de Marie Liétard.
Marie Liétard organisa une ambulance civile dans la ville occupée, afin de soulager les souffrances de la population civile. Atteinte par un éclat d’obus en septembre 1918, elle décéda deux ans plus tard. La Stèle a été érigée à l’initiative de l’Union des Poilus de Liévin.

Le cimetière de Méricourt



C’est finalement au cimetière de Méricourt, l’une des communes qui compta le plus de victimes, que des témoignages directs de la catastrophe nous attendent : outre un alignement de croix et un monument qui commémore en les nommant la liste des victimes, des tombes individuelles attestent également de la saignée que cela représenta dans la population ouvrière.

En dehors du cimetière, mais dans cette même commune, se trouve une fosse commune - dite le « silo » - où se trouvent les corps de 272 mineurs non identifiés sortis de la mine. Un monument commémoratif y a été édifié.


[1C’est une erreur qu’il faut corriger dans le guide de Bertrand Beyern.


Commentaires

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Petite ballade dans le bassin minier...
mardi 23 février 2016 à 19h21 - par  daniel

Nom d’un chien, ça c’est du travail bien fait, m’sieur Landru, félicitations, une fois de plus.

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mardi 23 février 2016 à 19h38 - par  Philippe Landru

Merci :-)

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