BRIX (50) : cimetière

visité en janvier 2013
jeudi 10 janvier 2013
par  Philippe Landru

Pour une fois, ce n’est ni sur la trace d’une célébrité, ni même celle d’une tombe étonnante que vous convie la ballade, mais sur celle d’une légende autour d’un arbre !

Si Brix n’est plus désormais qu’une bourgade, elle fut le berceau d’origine de la famille à qui elle donna son nom, dit également famille de Bruce. Une baronnie avait été fondée au XIIe siècle par Adam de Bruix. De cette baronnie fut issue une dynastie qui régna sur l’Écosse, et dont Robert de Bruce fut l’un des principaux représentants.

Il ne reste plus grand chose de cette époque à Bruix, même si le cimetière possède encore quelques vieilles tombes de notabilités locales alliées à la famille de Bruix. Le mur du cimetière, daté du XVIIe siècle, fut réalisé avec les pierres récupérées des ruines du château d’Adam de Bruix.

La célébrité du lieu reste un majestueux if, sur le côté gauche de l’église. Il serait daté du XIIe siècle, et serait donc contemporain de la construction de l’église et du cimetière. Son tronc fait 7m de circonférence, ce qui n’est pas classique, et l’if du cimetière de Brix peut-être considéré comme un survivant.

L’if n’est pas un arbre commun : il est un symbole de vie et de mort. Les anciens Celtes et une partie des Germains l’associaient ainsi à la mort. Sa longévité (il peut dépasser 2000 ans) et son caractère sempervirens dans des régions tempérées où les conifères étaient rares peuvent expliquer pourquoi cet arbre est lié à l’immortalité. Sa toxicité l’associe également à la mort. Lors de la christianisation, ce symbole païen fut récupéré par l’église dans les contrées où il était vénéré. Ainsi, il était systématiquement planté dans les cimetières d’Écosse, d’Irlande, d’Angleterre, de Normandie et de Bretagne, tandis qu’ailleurs en France, cette coutume était plus rare, et totalement absente des régions méditerranéennes.

L’if de Brix n’est donc pas l’unique if de cimetière normand (on pensera à celui de La Haye-de-Routot, creusé et devenue une chapelle mariale), mais il en est un des plus anciens.

Une légende tenace lui est rattachée. C’est Théophile des Moulins, pseudonyme de l’abbé Sanson, originaire de Brix, qui a écrit la version la plus accessible de cette légende, qui possède selon les récits quelques variantes. Je la livre dans son intégralité, grâce à la restitution faite par Claude Pithois dans son ouvrage :


La légende de l’if de Brix


Le vallon des Faulx, dans le pays de Valognes, est vraiment pittoresque, avec ses bois touffus, remplis au printemps de chants d’oiseaux, avec son joli ruisseau qui serpente et clapote sous les taillis, auprès des ruines d’un vieux moulin couvert de lierre.

Là, au dire de vieilles chroniques, vivaient autrefois, au temps du duc-roi Henri 1er, d’honnêtes bûcherons : Louisot Clovis et Toinette, son épouse. Déjà vieux et sans enfants, ils avaient, malgré de modiques ressources, recueilli leur filleul, Jean-Marie, devenu à six ans orphelin de père et de mère.

L’enfant avait la grâce d’un chérubin, avec ses cheveux blonds qui bouclaient aux tempes, ses lèvres couleur de rose, son regard doux et ses yeux intelligents. Doué, en outre, du plus heureux naturel, il devint l’idole de son parrain et de sa marraine, et lui-même apprit à chérir ses parents adoptifs. Il accompagnait parfois son parrain dans les grands bois qui entouraient le château d’Adam Bruce, chef de l’illustre famille qui donna au diocèse de Coutances un pontife et à l’Ecosse le plus illustre de ses rois. Et, tandis que la hache du bûcheron faisait voler de gros copeaux, Jean-Marie, de ses mains frêles, ramassait les brindilles de bois sec qui devaient, le lendemain, servir au feu de l’humble foyer. Entre-temps, suivant la saison, il aimait à cueillir, dans les clairières ou le long des haies, de belles fleurs dont il ornait une statue de la Vierge, érigée sur la lisière du bois ; il passait des heures à voir miroiter au soleil les aiguilles des sapins ou à écouter le vent qui chantait sa mélopée dans les arbres.

Mais, ce qui faisait surtout les délices du garçonnet, c’était de regarder, d’un œil contemplatif, les semis de conifères que Messire Adam Bruce destinait à l’ornementation de son manoir ; pins, sapins, ifs, cyprès, mélèzes, tuyas … Jean-Marie aimait singulièrement ces arbrisseaux, verts comme l’émeraude. Grande eût été sa joie de posséder un de ces petits arbres, un de ces sapins, comme il les appelait tous.

C’est ainsi que se passèrent les dix premiers mois de l’orphelin chez ses protecteurs, quand arriva la fête de Noël.
Jean-Marie aurait bien voulu aller à la messe de Minuit dans la nouvelle église de Brix, l’année précédente dédiée à Madame la Vierge Marie, et à la dédicace de laquelle il avait assisté auprès de sa mère. Malheureusement, depuis deux jours la neige tombait en rafales et, à travers les fenêtres disjointes de la maisonnette des Faulx, on entendait au dehors le vent qui hurlait sa rage. Il eût été imprudent d’exposer aux injures du froid le pauvret, dont la santé semblait depuis peu s’altérer. Louisot Clovis partit donc seul dans la nuit, une lanterne fumeuse à la main, offrir pour la soirée ses services aux châtelains. Résigné, Jean-Marie embrassa bien fort sur les deux joues sa marraine et alla se mettre au lit, non sans avoir, au préalable, déposé ses sabots de hêtre dans l’âtre de la grande cheminée, où fumaient encore, sous la cendre, quelques tisons. Puis il s’endormit paisiblement dans ses draps blancs, les mains sous la moelleuse couverture de laine, due à l’aiguille de sa maman. Un sourire errait sur ses lèvres empourprées, comme si de célestes songes eussent hanté son imagination.

Le lendemain, au réveil, l’enfant courut vite à la cheminée. Quelle ne fut pas sa surprise : dans l’un des sabots, il y avait un joli petit arbrisseau aux branches couleur d’émeraude, tout pareil à ceux du bois de Messire Adam Bruce ! C’était un if. Il battit des mains.
Ayant mis l’arbuste dans un vieux pot d’argile, il le comblait de soins. Chaque jour, il l’arrosait avec l’eau qu’il allait chercher à la rivière ; il l’exposait au soleil et, le soir, avant de se coucher, le déposait dans la chaumière, sur un ais, près d’un crucifix et d’une image pieuse.

Noël était passé depuis bientôt un an. Et l’arbre croissait lentement, devenait de plus en plus vert, quand, tout à coup, l’enfant tomba malade, d’un mal mystérieux. Le médecin, aussitôt appelé par l’entremise du seigneur, donna pourtant espoir. Mais, hélas ! ni les ressources de la médecine, ni les soins généreux et empressés des châtelains, ni les étreintes affectueuses du parrain et de la marraine ne purent retenir la petite âme de Jean-Marie, qui s’échappa de ce monde, comme une fauvette des mains caressantes de l’oiseleur.

Le pauvre bûcheron et sa femme suivirent à l’église, les yeux rougis, le corps de leur filleul, qu’on mit dans un coin du cimetière, à quelques pas de la chapelle de la Vierge. Ils revinrent chez eux très tristes. Le soir, à la veillée, ils demeuraient parfois longtemps sans rien dire et , devant le petit arbre de leur Jean-Marie, resté là immobile, près de la couchette vide, ils finissaient par pleurer.

Marraine ? avait appelé souvent l’enfant, pendant sa maladie.
Quoi, mon petit ? Faut bien l’arroser pour ne pas qu’il meure, l’arbre du Bon Dieu !

Et ç’avait été là ses seules paroles, chaque fois que la souffrance lui avait accordé un moment d’accalmie.
Les recommandations des morts sont choses sacrées.

Qu’allons nous faire de cet arbuste ? se demandèrent un jour les deux paysans. Nous voilà devenus vieux. Il ne nous reste que peu de temps à vivre. Après nous, qui s’occupera de ce souvenir de notre cher enfant ?
Soudain, une idée germa dans l’esprit de la vieille marraine. Louisot Clovis, consulté, s’empressa de souscrire au dessein de sa femme.

Le lendemain, dès le point du jour, tous deux, revêtus de leurs habits du dimanche, s’acheminèrent vers l’église de Brix., portant avec précaution quelque chose qu’on eût dit un objet précieux.

Arrivés à l’église, ils y entrèrent un instant, puis se rendirent à pas lents sur la tombe encore fraîche du petit ange disparu. Là, Louis Clovis se découvrit et tous deux se signèrent dévotement. Alors, débarrassant de ses enveloppes l’objet précieux, qui n’était autre que l’arbuste aux branches couleur d’émeraude, l’homme le planta dans le gazon, soulevé doucement par sa main tremblante et rustique. Comme l’un et l’autre s’étaient penchés dans un même geste pour en recouvrir les racines, deux grosses larmes tombèrent de leurs yeux dans la fosse, humectant la terre.

Et ce frêle arbuste, trouvé par Jean-Marie dans son sabot un matin de Noël et planté sur la tombe par Louisot et Toinette Clovis, est devenu l’if magnifique que l’on peut admirer dans le cimetière de Brix. Il a vu le château des Bruce et les rois qui le visitèrent. Aujourd’hui encore, fier d’être millénaire, il étend sur les tombes ses rameaux verts, comme un symbole d’immortalité.

Telle est la poétique légende que les vieilles et bonnes grand’mères du pays de Valognes racontent à leurs petits-enfants à la veillée de Noël, en attendant la messe de minuit.


Source principale : Claude Pithois, Brix, berceau des rois d’Écosse, Éditions Charles Corlet, 2000


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vendredi 14 février 2014

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