ARMENTIÈRES (59) : Le cimetière d’Armentières

jeudi 8 novembre 2012
par  Philippe Landru

Ensemble de cinq articles d’Alain Fernagut parus Lavoixdunord.fr dans entre le 18 octobre et le 05 novembre 2012


De l’origine au déplacement


Le premier cimetière d’Armentières se situait autour de l’église Saint-Vaast qui, jusqu’en 1879, fut la seule église de la cité. Il formait un vaste espace garni de nombreuses plantations. Mais, au XVIe siècle, les échevins firent abattre les arbres parce qu’ils faisaient une grande obscurité dans l’église et parce qu’ils présentaient un danger permanent, à cause des vents. Le cimetière était également borné par un mur de clôture qui existait déjà en 1510. De nombreux corps étaient également enterrés dans l’église elle-même. En effet, la croyance était si forte que l’action directe des prières et des messes dites pour les disparus avait une grande importance.

À l’origine, seuls les prêtres avaient le privilège d’être enterrés dans le sanctuaire. Mais très tôt, ils furent rejoints par les seigneurs, les notables, puis par tous ceux qui avaient les moyens de payer le droit exigé. Cette pratique permettait au conseil de fabrique de se constituer une source de revenus importante. Et bien souvent, le défunt léguait ses biens à l’église, en échange de messes, de prières, et de donations pour les pauvres. Mais, devant le nombre croissant de sépultures dans les églises, il se dégageait certains jours une pestilence très désagréable, et cet usage finit par cesser vers la fin du XVIIIe siècle.

Aucun document ne permet de nous renseigner sur l’organisation du premier cimetière d’Armentières. On sait en revanche que les superpositions de corps n’étaient pas rares, ce qui permettait de procéder à de nombreuses inhumations. On sait aussi qu’il se révéla insuffisant à la fin des années 1770. Suite à une enquête de 1779, qui disait que la moyenne des décès à Armentières était depuis 10 ans de 245 par an, il fut démontré de la nécessité de trouver un terrain pour en ériger un nouveau. Ce qui fut réalisé hors de l’agglomération, à l’extrémité de la rue de Dunkerque, un peu au-delà et à droite de la porte d’Erquinghem, à l’angle d’un chemin menant aux Prés Du Hem. •

Ce fut par la loi du 23 prairial de l’an XII (11 juin 1804) qu’il fut prescrit aux communes de créer de nouveaux cimetières en dehors des cités et de désaffecter les anciens. Cependant, si de nombreuses communes obéirent à cette loi, de nombreux villages conservèrent leurs cimetières placés depuis toujours autour de leurs églises. Cependant, à Armentières, les édiles n’avaient pas attendu la loi et le cimetière entourant l’église fut supprimé lors de la Révolution française, en 1793. On continua à se servir de celui existant à la porte d’Erquinghem et, en 1805, il fut à nouveau décidé de trouver un nouvel emplacement pour l’inhumation des corps.

Le troisième cimetière fut érigé en 1809 au-delà de la porte d’Houplines qui se dressait à l’extrémité de la rue des Jésuites (Jean-Jaurès), en un lieu connu aujourd’hui sous le nom de place Chanzy. Mais trois épidémies de choléra s’abattirent sur la région, en 1832, 1849 et 1866. Celle de 1832 causa la mort de 68 personnes ; celle de 1849 en fit 524 et celle de 1866 en fit 691. Devant le surcroît de travail, les fossoyeurs réclamèrent une augmentation de salaire et finirent par l’obtenir, après une grève de quelques jours. Mais le cimetière, devenu alors insuffisant, fut fermé le 19 avril 1869. Le cimetière actuel fut ouvert cette année-là au nord de la ville, en bordure de la frontière belge, et des corps furent transférés de l’ancien cimetière. Il s’étend aujourd’hui sur 9 hectares. Il est loin d’être l’un des plus grands de France, mais il est cependant de taille imposante. Sillonné de 400 allées, ce jardin de l’éternité compte plus de 8 000 sépultures renfermant près de 28 000 défunts.

Le monumentaux morts

À l’entrée du cimetière, face à la maison du concierge, se trouve le premier monument aux morts d’Armentières. Il a été élevé le 12 avril 1896 à la mémoire des Enfants de la ville morts pour la Patrie. Il rappelle les guerres menées sous le Second Empire, puis sous la IIIe République, un peu partout dans le monde. Le financement a été réalisé au moyen d’une souscription publique. Les travaux furent faits par l’entreprise Lecoche, en marbre de Boulogne, et la balustrade en bronze est l’oeuvre de la maison Pouille. Le monument porte les noms de 98 Armentiérois morts lors des campagnes, expéditions et opérations de guerre s’étant déroulées de 1854 à 1895 : les guerres de Crimée, Martinique, Italie, Cochinchine, Mexique, Tunisie, Sénégal, Tonkin, Madagascar et la guerre franco-allemande de 1870-1871.

Peu après la Première Guerre mondiale, le monument reçut les dépouilles de quatre civils fusillés par les Allemands le 15 octobre 1914, après un jugement sommaire. Et le 22 mars 1930, il fut procédé, sous le monument, à l’inhumation d’Ernest Deceuninck, fusillé à la citadelle de Lille par les Allemands le 22 septembre 1915 et dont le corps avait d’abord été enterré au cimetière de l’Est de Lille. La municipalité donna son nom à l’ancienne rue Notre-Dame et son prolongement la rue des Promenades, le 11 novembre 1930, en même temps qu’elle procédait à l’inauguration d’un monument, dans la rue Marle (aujourd’hui la rue Robert-Schuman). Ce monument fut enlevé sur ordre des autorités allemandes en 1940 et remisé au cimetière de la ville. Il retrouva sa place en 1947. Et il fut déplacé une dernière fois en février 2007, pour se trouver aujourd’hui sur la place Jules-Guesde, dans le cadre des travaux de rénovation du quartier de la gare.


Un livre d’histoire à ciel ouvert


Le calvaire du cimetière municipal se dresse au centre de la nécropole. La croix, qui représente la scène du Calvaire de la passion du Christ, rappelle celle qui s’élevait sur le mont Golgotha, c’est-à-dire « le lieu du crâne ». Pour le chrétien, le calvaire, disposé à la vue du visiteur, l’invite à la prière.

On ignore quand apparut pour la première fois un calvaire dans un cimetière d’Armentières. Mais on sait que sa présence est attestée, dans celui qui entourait l’église Saint-Vaast, par le plan de 1634 de la ville. Il semble qu’il remplaçait un autre plus ancien qui aurait été détruit en 1566, lors des troubles religieux qui bouleversèrent la Flandre. Ce calvaire fut lui-même détruit pendant la Révolution française. En 1809, lorsque l’on édifia un nouveau cimetière, là où s’étend de nos jours la place Chanzy, on y plaça un nouveau calvaire, avec une statue du christ sauvée par la famille Joire en 1793 et récupérée ensuite par la paroisse Saint-Vaast. Et lorsque ce lieu de repos pour les défunts fut désaffecté, un autre calvaire fut placé au centre du nouveau cimetière en 1869. La croix a été fabriquée en 1858 par la maison Baudot-Porchez et Fils de Lille. Elle porte les bubons de la peste mise en échec, symbolisant la victoire de la vie contre les épidémies de choléra qui ravagèrent la cité, d’abord en 1832, puis en 1849. A cette date, on ignorait qu’une nouvelle épidémie allait s’abattre sur la ville et sur la région. Lors de la Première Guerre mondiale, les bombardements allemands n’épargnèrent pas le cimetière et le Christ du calvaire fut mutilé. Alors, on le remplaça par celui qui se trouvait autrefois sur la place Chanzy et qui avait ensuite été installé à proximité de l’église du Sacré-Coeur, au sommet d’une grotte rappelant celle de Lourdes.

Un lieu de souvenir

Lors de l’édification du cimetière actuel, l’allée centrale fut celle des notables. En effet, comme dans les églises, les familles cherchaient, pour leurs défunts, une inhumation le plus près possible du calvaire. Comme dans la ville, le lieu qui est la dernière demeure nous fait découvrir la qualité sociale du défunt. Et la somptuosité de certains tombeaux témoigne de l’étendue de la puissance financière de ces familles.

Parmi ces dernières, se dressent, dans la partie la plus ancienne de la nécropole, quelques chapelles de grandes dimensions. Ce sont celles des grands industriels du textile et de l’activité brassicole. Aujourd’hui, ces chapelles sont au nombre de seize, construites pour la plupart par l’entreprise Lecoche, marbrier dans la rue Sadi-Carnot, suivant les plans d’architectes. Elles peuvent être considérées comme étant des églises en miniature et sont fermées par une porte protégeant une pièce décorée. Mais certaines ne sont plus entretenues, et se détériorent avec les années.


Ses personnalités


De nombreuses personnalités reposent dans ce cimetière. Sur les 35 maires qui se succédèrent depuis 1790, onze y sont inhumés : Hubert Dansette, Jean-Baptiste Pouchain-Boutry, Victor Pouchain, Mathias Tahon, Henri Chas, Désiré Fauvergue, Alphonse Hurtrel-Béghin, Charles Conem, Edmond Debruyne, Florimond Dufour et Gustave Duriez.

D’autres monuments nous rappellent les guerres. A gauche de l’allée principale se trouve le monument aux morts des civils de la Première Guerre mondiale. Il porte les noms de 314 personnes armentiéroises. Et tout à côté s’étend le carré des soldats tués pendant la Grande Guerre, rénové par la ville en 2008. Un peu plus loin, se trouve un autre carré militaire, celui des résistants tués lors de la libération en septembre 1944. Il y a également quelques STO et une trentaine de soldats tués lors de la Seconde Guerre mondiale. Parmi eux se trouvent aussi des soldats tués en Indochine et en Algérie.

Il y a une sépulture chère aux Britanniques, celle de Marie Lecocq, alias Mademoiselle From Armentières. Marie Lecocq était serveuse dans un café de la rue de la Gare fréquenté par les soldats britanniques. Un jour, en 1915, un officier eut envers elle un geste un peu trop familier, ce qui eut pour effet immédiat une gifle. Ce serait cet officier qui créa cette chanson de Melle From Armentières ou, d’après une autre version, ce serait un autre officier qui, ayant assisté à la scène, en aurait eu l’idée.

Armentières a également compté dans ses murs de nombreuses congrégations religieuses. Citons les stèles des Carmélites, des Petites Soeurs des Pauvres, des Filles de la Charité, des Soeurs Servantes du Sacré-Coeur, de la Nativité de Notre-Seigneur, de Saint-Joseph de Cluny, de Saint-Vincent de Paul, des soeurs de Notre-Dame de la Merci, des Réparatrices du Sacré-Coeur de Jésus, des soeurs de l’Éducation Chrétienne.

Comme tous les cimetières, celui d’Armentières a une âme. Il est aussi un musée à ciel ouvert, un lieu de découverte, de promenade, de souvenir et de réflexion.


Commentaires

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ARMENTIÈRES (59) : Le cimetière d’Armentières
samedi 24 janvier 2015 à 14h31 - par  Pincettes

Dans un bref récapitulatif des évènements 14-18 de la ville, j’ai relevé à la date du
09 octobre 1914 : « de nombreux armentièrois ont fui la ville le matin même. Les frères Georges et Auguste LEROY, Henri GUILLIER, Fernand LESECQ sont fusillés sans motif près de la gare annexe ».
source : Archives Municipales

A Armentières, il y a eu entre 382 à 400 victimes civiles (morts sous les bombardements, les gaz ou fusillés)
Durant ce conflit, les civils français ou belges, fusillés par les Allemands, étaient généralement des personnes qui s’étaient opposées à des réquisitions.

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samedi 14 mai 2016 à 18h55 - par  BRUZAC Myriam

Merci pour ce complément sur les 4 fusillés d’Armentières,
que je cherchais et n’ai pas trouvé sur Mémoire des Hommes.

https://memoiredhistoires.com/a-propos/

lundi 16 février 2015 à 15h10

Merci de votre réponse que je découvre avec beaucoup de retard.
La question que la famille se posait était : étaient-ils résistants ? vous avez donc répondu a nos interrogations : fusillés sans motif.

Merci encore

Pamady

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ARMENTIÈRES (59) : Le cimetière d’Armentières
samedi 24 janvier 2015 à 11h52 - par  Pamady

Bonjour,

En parlant du cimetière d’Armentières , vous écrivez : « Peu après la Première Guerre mondiale, le monument reçut les dépouilles de quatre civils fusillés par les Allemands le 15 octobre 1914, après un jugement sommaire » . En faisant mon arbre généalogique je découvre que je suis un descendant des 2 frères LEROY, aussi je me pose la question : que leur reprochait-on ? Que veux dire jugement sommaire ?

Merci

JPR

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vendredi 14 février 2014

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