Genève - cimetière de Plainpalais - Dispute autour de la sépulture de Borges

Article du Courrier International- 13 février 2009
mercredi 11 février 2009
par  Philippe Landru

Une députée argentine présentera un projet de loi pour rapatrier en Argentine les restes du fameux écrivain Jorge Luis Borges (1899-1986), qui repose à Genève. Mais tout le monde n’est pas d’accord concernant ce changement de dernière demeure. « La veuve de Borges, María Kodama, s’oppose à cette mesure, qui doit être débattue à l’Assemblée à la fin du mois et prévoit de déplacer les restes en août prochain, à l’occasion du 110e anniversaire de la naissance de l’auteur de L’Aleph », raconte El País. Elle a déclaré à une radio de Buenos Aires que cette idée était tout à fait inconvenante. « C’est incroyable qu’en démocratie un député puisse disposer du corps d’une personne. Ces restes sont sacrés pour moi qui ai donné toute ma vie par amour pour lui. »

Jorge Luis Borges, qui se trouvait en Suisse au moment de son décès, est enterré dans le petit cimetière de Plainpalais qui accueille uniquement les corps des personnalités que les autorités municipales considèrent comme dignes de cet honneur, comme le réformateur Jean Calvin. « C’est respecter ce que Borges désirait. Nous ne faisons rien de plus que respecter sa parole. Il a toujours dit qu’il souhaitait être enterré au cimetière de La Recoleta [au centre de Buenos Aires], auprès de ses ancêtres », a expliqué au quotidien espagnol le président de la Société des écrivains argentins (SADE), Alejandro Vaccaro, biographe de Borges.

L’écrivain Borges reste à Genève !

(article issu de lematin.ch en date du 28 février 2009)

Le repos de l’écrivain argentin Jorge Luis Borges, enterré à Genève, est troublé depuis deux semaines. La presse internationale faisant état d’un projet de loi argentin qui vise à rapatrier sa dépouille de Suisse. Mais il n’en est rien : ledit projet de loi n’a jamais été déposé, Borges restera donc au cimetière des Rois, comme il l’a toujours souhaité

Les Argentins qui visitent Genève connaissent tous la tombe No 735 du cimetière des Rois. C’est là, sous les arbres, que repose depuis 1986 le plus grand de leurs écrivains : Jorge Luis Borges.

Plus largement, cette sépulture discrète est devenue un passage obligé pour les lecteurs du monde entier. Sur la stèle figure une inscription sibylline anglo-saxonne : And Ne Forhtedon Na, On ne doit pas avoir peur. La phrase est une invite à la tranquillité.

La tranquillité du lieu, justement, est troublée depuis deux semaines. L’année prochaine, Borges aurait eu 110 ans et certains de ses compatriotes aimeraient bien voir sa dépouille revenir au pays.

En tête, son biographe, Alejandro Vaccaro. Le 11 février, il crée la surprise à la radio en annonçant qu’un projet de loi allait être déposé au Parlement pour demander le rapatriement des restes de Borges. La députée Maria Beatriz Lenz en serait l’auteure.

Pour motiver cette demande, Alejandro Vaccaro a retrouvé un documentaire tourné par la télévision française en 1969. Filmé dans le cimetière de la Recoleta, sorte de panthéon argentin, Borges montre aux journalistes le caveau de sa famille, et déclare qu’il y rejoindra un jour ses aïeux. Alejandro Vaccaro y voit la preuve que Borges voulait être enterré à Buenos Aires, et nulle part ailleurs.

Partant, la machine s’emballe et les rédactions du monde entier relaient l’information : la dépouille de Borges pourrait quitter Genève. Et ce malgré l’opposition formelle de sa veuve, Maria Kodama, légatrice universelle de l’écrivain. C’était aller un peu vite en besogne. « Cette dispute internationale n’existe pas, soupire Maria Kodama au bout du fil, dans les bureaux de la Fondation Borges, à Buenos Aires.

Ce Monsieur Vaccaro est un ignorant. Cette affaire a déjà été traitée par la justice dans les années 90 : la seule personne qui ait des droits sur la dépouille de Borges, c’est moi. Sa volonté était claire, il voulait reposer à Genève. Dans ses dernières années, il s’était même renseigné pour savoir comment obtenir la nationalité suisse. Quant à ce projet de loi, il n’existe pas. J’ai rencontré la députée Lenz il y a deux semaines, elle a été très claire : elle a simplement dit qu’elle réfléchissait à un hommage à Borges. »

La députée Lenz confirme Contactée, l’équipe de la députée Maria Lenz confirme sur toute la ligne : « Madame la députée a effectivement préparé un texte, mais elle ne l’a jamais déposé et n’envisage pas de le faire. L’idée était simplement de réfléchir sur un hommage à Borges. » Pas de texte, pas de loi, et pas de loi, pas de rapatriement.

Comme pour enfoncer le clou, l’agence de presse espagnole EFE a ressorti vendredi une lettre que lui avait adressée Borges quelques semaines avant sa mort. Il y explique sa « détermination d’être un homme invisible » à Genève, une ville dans laquelle il se sent « mystérieusement heureux » : « Je suis un homme libre. Je suis résolu à rester à Genève, parce que Genève correspond aux années les plus heureuses de ma vie. »

A moins d’un tremblement de terre, les amoureux de Borges
continueront donc de venir à Genève pour lui rendre hommage, et ce pour les siècles des siècles.

« Sortir Borges de son lit serait barbare »

Monument de la littérature anglaise, John Berger a décrit dans un texte la tombe de Borges au cimetière des Rois. Pour lui, rien d’étonnant à ce que l’écrivain argentin ait choisi Genève, « une de ses patries », tant il aimait la ville et ses « rues archives ». Quand on lui parle de rapatriement ou d’exhumation, son sang ne fait qu’un tour : « Cette idée me semble absolument scandaleuse. Pour plusieurs raisons : lui-même parlait de Genève comme de son autre patrie, il voulait mourir là. Ce qui est si remarquable avec Borges, c’est cette coexistence chez lui des endroits et des temps. Il est à l’opposé de ce qui est enfermé dans des frontières. Son oeuvre est une forme de contrebande, de globalisation de l’imagination.

Le faire rentrer en Argentine parce qu’un parti politique le demande serait un assassinat après la mort. Cela suggère un nationalisme sans pitié. Et cela ferait disparaître l’essentiel de Borges. »

John Berger en est convaincu : « le tombeau de Borges est tellement approprié et adéquat à sa mémoire et à son oeuvre. Du fait de la modestie de l’endroit, et parce que quelque chose de mystérieux émane de la stèle et de ses inscriptions, qui ressemble au mystère de tant de ses écrits. En plus, c’est un affreux cliché mais pour une fois c’est vrai : on y ressent une vraie sensation de paix. Borges a choisi ce lit, l’en sortir serait barbare. »


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